Tous sports - Entre perte de licenciés et absence de compétitions, plusieurs fédérations tirent la langue

L'Equipe.fr
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Fragilisées par la pandémie de Covid-19, de nombreuses fédérations sportives craignent pour leur survie. Huit d'entre elles, olympiques, sont soutenues par un fonds d'urgence. La France n'est pas une nation sportive. Du moins, pas au sens où la Grande-Bretagne, l'Espagne ou l'Italie peuvent l'être. C'est-à-dire viscéralement, obstinément, charnellement. Elle l'est à sa manière. A temps partiel, d'une certaine façon. Au moment du Tour de France, de Roland-Garros ou des Jeux olympiques, par exemple. En fonction de ses héros également : Jacques Anquetil, Zinédine Zidane, Marie-José Pérec, Alain Prost, David Douillet, Martin Fourcade... En somme, avec des allers-retours, des phases d'amour et de désamour. Mais aussi de vrais marqueurs - 1995 (l'épopée des ''Barjots'') et 1998 (titre mondial ''black-blanc-beur'') - dont le corollaire aura été une accélération du nombre de licenciés dans les fédérations (1) et des bénévoles dans les clubs. C'est ce fragile équilibre que l'épidémie de Covid-19 met en péril. « J'espère que nous n'allons pas connaître un reflux, après l'élan de ces dernières années, s'inquiète Daniel Emelin, lutteur olympique, puis haut responsable technique des équipes de France de lutte, tir, taekwondo ou boxe, aujourd'hui membre du bureau de la fédération de lutte. C'est compliqué en ce moment. Les clubs et les fédés sont en grande souffrance », notamment les plus modestes. Une inquiétude partagée par l'archer Jean-Charles Valladont, argenté aux JO 2016 : « Beaucoup de gens n'ont pas repris leur licence. Donc, ça touche directement le fonctionnement des fédérations. Reviendront-ils ? » Difficile d'imaginer, en effet, des pratiquants à l'arrêt depuis six mois, pour cause de mesures sanitaires contraignantes, revenir pour payer plein tarif. La fonte des licences En septembre, la ministre Roxana Maracineanu disait s'attendre à « une baisse de 20 à 30% » des licences pour la saison 2020-2021. Fin octobre, le Comité national olympique et sportif français (CNOSF) parlait, lui, d'une perte de 15% sur un an. A la lutte, fédération particulièrement impactée, on évoque une fonte de « près de 45% ». Naturellement, les chiffres fédéraux varient en fonction du nombre de licenciés avant-Covid et des périodes d'ouverture et de clôture des inscriptions. Mais ils restent obstinément orientés à la baisse. Dans la mesure où ils supposent des contacts, les sports de combat sont particulièrement affectés par les mesures de distanciation physique et les fermetures de salles imposées par l'Etat. D'autres (équitation, football, tennis, golf...) s'en sortent mieux. Mais la situation n'est guère joyeuse (2). « Les salles étant fermées, les gens ne peuvent pratiquer qu'à l'extérieur. On les y incite. Mais, dehors, il fait trois degrés en ce moment..., soupire Laurence Frère, directrice de la communication du tir à l'arc (3). Du coup, comment faire vivre les fédérations quand leur essence, c'est la pratique sportive ? » Toutes redoutent le pire, ignorant jusqu'à quel point la gestion par l'Etat de la crise sanitaire dissuadera les pratiquants. Or, le mouvement sportif dépend beaucoup de leur souscription, un revenu majeur pour nombre de fédérations. lire aussi Des clubs en sursis Pressentant un danger potentiellement très lourd de conséquences, le CNOSF et l'Agence nationale du sport ont mis en place, fin 2020, un fonds d'urgence pour soutenir les plus durement touchées. Neuf cent mille euros ont ainsi été dégagés pour aider 25 fédérations considérées comme prioritaires dont 8 olympiques (4). Mais en savoir un peu plus sur les enquêtes ayant amené à la création de ce fonds et la situation spécifique des fédérations retenues, n'est pas aisé. On a connu le mouvement sportif plus loquace. Sans doute, les élections en juin au CNOSF et la succession de Denis Masseglia à sa tête incitent-elles à la prudence verbale, les fédérations concernées étant électrices. « Cet accompagnement va permettre de limiter la casse », apprécie néanmoins Daniel Emelin. « Il ira aux gens qui travaillent dans l'ombre et font tourner la fédé, pas aux athlètes olympiques. Et c'est bien normal », ajoute Jean-Charles Valladont. Reste que les vrais déclencheurs en matière de prise de licences sont les compétitions et l'accès aux clubs. Jean-Charles Valladont, médaille d'argent au tir à l'arc aux JO de 2016 « J'ai perdu 50% de mes partenaires individuels. Ils ont choisi de prioriser leurs salariés. C'est logique » Et, là, ces fédérations sont en plein marasme. A de rares exceptions près, les compétitions nationales (Championnats de France, Interclubs...) ont toutes été annulées. Après un confinement initial où la débrouille a régné, l'INSEP a rouvert. Les athlètes de haut niveau ont pu retravailler, même sans réel objectif sportif. En revanche, impossible de pratiquer pour les autres sportifs. Du coup, des épreuves réunissant une élite entraînée et des sportifs à l'arrêt depuis des mois n'auraient aucun sens, indépendamment des mesures sanitaires. Même si l'INSEP permet aux athlètes d'élite de maintenir la voilure, eux aussi payent cher. Psychologiquement, car tous « naviguent un peu à vue », résume l'entraîneur national des haltérophiles bleus Venceslas Dabaya. Report des Jeux, pas d'objectifs précis, absence de stages également... Mais financièrement aussi. « J'ai perdu 50% de mes partenaires individuels. Ils ont choisi de prioriser leurs salariés. C'est logique », révèle Jean-Charles Valladont. Même chose au badminton, où « le partenariat des athlètes a beaucoup souffert, aussi bien en fourniture de matériel qu'en financement, confirme Fabrice Vallet, DTN-adjoint. Les partenaires ont réduit la voilure de 50%. Les athlètes l'ont vraiment senti. » Pour maintenir leur moral, certains cadres tentent donc de se montrer imaginatifs. « Par exemple, nous avons créé un championnat du monde online, indique Venceslas Dabaya. Dès qu'il y a une compétition, les sportifs voient tout de suite l'objectif derrière. Bien sûr, par rapport à un jeune, l'impact est moindre quand il s'agit d'un athlète aguerri. Mais l'idée est de fixer des enjeux. » En fait, une fois la crise sanitaire passée, « nos compétiteurs reviendront, estime Thierry Mardargent, DTN de la fédération (non olympique) de savate et boxe française. Mais les pratiquants lambda risquent de se tourner vers d'autres sports. Le sport est devenu un produit de consommation, hyper concurrentiel. Les collectivités soutiennent beaucoup aujourd'hui, Mais demain ? Notre modèle va peut-être devoir évoluer... » (1) En 1995 : 13,657 millions (licences + autres titres de participation, tels que licences à la journée par exemple). En 2019 : 18,414 millions (chiffres ministère des Sports). (2) D'autant que pour certaines, l'avant-Covid était déjà rude, comme la lutte et son ardoise d'un million d'euros héritée du Mondial Paris 2017. (3) Passée de 70 625 à 53 911 licenciés, soit 16 714 de moins et une perte entre 300 000 et 500 000 euros pour un budget global de 3,5 millions. Autre exemple : le badminton où les 190 000 licenciés pèsent 1,5 million (budget : 7 millions). Or, 30% d'entre eux sont aux abonnés absents. (4) Badminton, boxe, haltérophilie, karaté, lutte, natation, taekwondo, tir à l'arc.