Surf - Pas de cadeau pour Christmas Island

L'Equipe.fr

« On the ride again», c'est la rubrique de Carine Camboulives et Emmanuel Bouvet, des "watermen" toujours en quête de nouvelles expériences. Pour ce nouveau texte, ils nous racontent leur dernier voyage sur Christmas Island, dans l'océan Pacifique.« On the Ride again » croit comme Keserling que « le plus court chemin vers soi-même mène d’abord autour du monde », alors ne tardons pas ! Embarquons pour ce nouveau chapitre pour Christmas Island, petit bout de terre perdue de la nation de Kiribati.En cette période électorale où la question environnementale brille par son absence dans les débats, nous souhaitons vous raconter l’histoire de Christmas Island. Ce petit bout de terre, certes située aux antipodes de notre métropole, a pourtant des choses à nous apprendre. Niché au milieu de l’océan Pacifique, le plus grand atoll corallien au monde n’aurait jamais dû faire parler de lui, à l’image de ses homologues de corail, confettis de l’oubli dispersés dans l’immensité Pacifique. Mais le cours de l‘histoire a décidé de faire de ces habitants les premiers réfugiés climatiques mettant ainsi cette nation sur le devant de la scène médiatique.« Il y a des pays en voie de développement et des espèces en voie de disparitions. La république de Kiribati est un pays en voie de disparition. » C’est ainsi que commence le livre Paradis de Julien Blanc-Gras, écrivain et journaliste français. Perdues au milieu de l’océan Pacifique, ces iles-nations sont amenées à être englouties par la montée des eaux due au réchauffement climatique.Depuis peu, l’une d’elle, Christmas Island (appelée ainsi car découverte le jour de Noel) est enfin desservie par un vol hebdomadaire depuis Hawaii où nous vivons. Cette nouveauté libère Kiritimati, nom local de l’île, de son isolement. Mais c’est la menace climatique qui sort une nation entière de l’anonymat auquel elle était pourtant promise.Le plus étrange avec le phénomène du réchauffement climatique est que bien que la responsabilité de l’homme y soit maintenant avérée par la communauté scientifique internationale (le GIEC, groupe d’Experts intergouvernemental sur l’évolution du climat est formel sur le sujet), il existe pourtant des négationnistes de ce phénomène. Ici, à Hawaii, donc aux USA, ils sont nombreux. Et l’un d’entre eux a même été élu président de la république.En France, certains aspirants à la plus haute fonction de l’état font bien attention à ne pas mentionner le phénomène et ses conséquences dans leur programme ou dans leurs interventions, surfant ainsi sur la dynamique nauséabonde mais victorieuse de monsieur Trump.Il y en a bien un qui, en France, avait retenu mon attention il y a quelques années. Il s’agit de l’ex-ministre de l’éducation nationale, Claude Allègre, aussi connu sous le surnom de « serial gaffeur ». En tant que surfeur, donc fasciné par les vagues, j’avais particulièrement apprécié quand, interrogé sur son déni du réchauffement climatique et de ses conséquences, il avait alors dit : « Pourquoi s’inquiéter d’une montée des eaux d’un mètre à l’échelle du globe alors que déferlent chaque année, sans conséquence, des vagues de 10 mètres… ».Fabuleux non ? Et dire qu’il était responsable de l’éducation nationale… Une montée des eaux d’un mètre à l’échelle planétaire engendrerait purement et simplement l’exode de plus d’un million de personnes.A Tarawa, la capitale de Kiribati, on est déjà dans le futur, et cela n’a rien à voir avec une position géographique, juste devant la ligne de changement de date, qui en fait le premier lieu de la planète à commencer une nouvelle journée. Le niveau de la mer y monte tellement vite que ses habitants passent leur temps à construire des murs pour retarder encore un peu le prochain déménagement.Découvrez la vidéo de Carine et Manu sur le sujetIls ne peuvent aller bien loin car ici, il est impossible de vivre à plus d’1 km de la mer. Le président de Kiribati a lancé un appel à l’aide qui transforme la fiction en réalité. Il a demandé à la communauté internationale de trouver une terre d’accueil en vue de l’exode de ses concitoyens. Il en fait ainsi les premiers réfugiés climatiques de l’histoire. Comme pour se donner plus de chance de se faire entendre, il a mis les « pays riches » face à leur responsabilité en rappelant, preuves scientifiques à l’appui, que l’augmentation du niveau des océans est due aux émissions de gaz à effet de serre. Une pollution à laquelle son pays est totalement étranger car dépourvu de toute industrie.Sur place, notre hôte Timei nous attend avec impatience à la descente de l’avion. Il a quitté Tarawa il y a 6 ans pour échapper à un avenir écrit en pointillé et à des conditions de vie rendues de plus en plus difficiles en raison de la montée inexorable du niveau de la mer et de la surpopulation.« Notre famille est tellement impatiente de vous faire découvrir notre petit paradis ! Christmas Island est un cadeau du ciel » nous dit-il l’air malicieux alors qu’il nous entasse dans son minibus délabré. « Je veux vous montrer pourquoi j’aime tant cette île qui est le plus grand atoll du monde… Et je crois savoir où se trouve ce que vous cherchez » conclut-il alors que nous progressons sur la seule route en dure de l’île.Elle fend une forêt de cocotiers cernée par l’océan. D’un côté, c’est le bleu profond de l’océan Pacific. De l’autre, un bleu pâle aveuglant, presque blanc, caractéristique d’un lagon au fond sablonneux.Toutes les photos de leur voyage sur Christmas Island à voir ici.Entre les 2, une étroite langue de corail s’étire. S’y éparpillent des habitations sur pilotis presqu’entièrement construites à base de cocotiers, des troncs pour la charpente et les fondations, des palmes séchées et tressées pour la toiture, le tout pour un résultat d’une harmonie parfaite.A l’ombre des arbres, des femmes cuisinent au feu de bois, des hommes ramènent des grappes de noix de cocos et des gamins interrompent leur jeux pour nous interpeler en criant : « Imatang, Imatang ! » (le Blanc, le Blanc !)Notre arrivée est un évènement semble-t-il. Nous voilà bien sur une île perdue au milieu de l’océan Pacifique. Ça tombe bien, c’est ce que nous espérions trouver.Pour mieux comprendre le degré d’isolement dans lequel vivent ces îles, l’anecdote que nous racontera Sita, une amie de Timei, en dit plus long que n’importe quel chiffre : « Lorsque je suis parti de Kiribati pour la première fois, je me suis rendue à Honolulu. Des amis m’avaient pourtant prévenu du choc culturel qui m‘attendait. Ils m’avaient conseillés de ne pas m’exclamer de surprise à la vue de chaque merveille du monde moderne. L’employée de l’hôtel ou je devais séjourner me demanda de le suivre pour me conduire à ma chambre. Une fois dans l’ascenseur et en découvrant le petit habitacle, je ne pus m’empêcher de m’exclamer« Mais où est le lit ? ».En découvrant notre bungalow 100% végétal, nous sommes dépaysés également. Dehors, le soleil illumine la soupe de corail (sol fait de morceau de corail mort) et rend la luminosité difficilement supportable. Une plantation de jeunes cocotiers sépare nos bungalows de la plage de sable. On dirait qu’on y a saupoudré de la farine.Le plus grand atoll du monde s’étire à perte de vue et l’absence de relief le fait presque disparaître à l’horizon. Il dessine le plus grand lagon du monde, dans un mètre d’eau, au milieu duquel sont disséminées des langues de sable et des îlots recouverts de cocoterais. Une merveille de la nature, un paradis de la balade en SUP, et windsurf.Dès le lendemain matin, les SUP sont de sortie pour une petite balade matinale en famille sur le lagon. La lune était noir hier soir, et le coefficient de marée élevé. A marée pleine basse, il y a très peu d’eau sur les premiers 500 mètres du lagon, juste de quoi y enfoncer la pagaie qui parfois racle le fond sablonneux. Ce sont les conditions idéales pour Lou, 8 ans et sa sœur Shadé, 2 ans, qui s’agite au nez de ma planche devant cette immense piscine. Elle peut sauter de la planche à tout instant sans aucun risque.Depuis notre arrivée, Timei nous parle de l’expédition camping qu’il a prévue pour nous, de l’autre côté de l’île, à Paris (ville locale) pour être précis. Quelques jours plus tard, nous en prenons la direction. C’est parti pour une semaine magique, sur une pointe de sable à l’ombre d’une cocoterait.D’un côté une langue de sable immaculée s’étire à une cinquantaine de mètres de la cote pour créer un canal idyllique pour le freeride. De l’autre, la barrière de corail s’interrompt en face de notre campement pour laisser dérouler une droite idéalement orientée pour le windsurf.Quelques centaines de mètres de plage plus bas, une deuxième passe, cette fois plus abritée du vent, offre une droite magnifique, parfaite pour le SUP. Pour parfaire le tableau, à un kilomètre au large, Cook Island est un sanctuaire pour oiseaux. Ils s’y rendent d’aussi loin que l’Alaska pour s’y reproduire. Une longue gauche y déroule au milieu d’une baie. Au coucher de soleil des milliers d’ombres chinoises virevoltent pour offrir un spectacle hypnotique dans le rouge incandescent des dernières lueurs du jour.Timei est venu ici en famille, avec sa femme, ses filles et ses cousins, pour partager ce campement 5 étoiles. Il a fallu deux trajets en bateau pour tout amener. Lou et Shadé apprennent à tresser des nattes en palmes de cocotier. Les plus grandes servent de nappes pour les repas et la sieste et de paillasse à l’entrée des tentes. Des modèles plus petits servent d’assiettes. Les jeunes grimpent chercher des noix de cocos. Pour étancher la soif de chacun il n’y a pas plus agréable que cette eau parfumée. Nous en faisons une consommation impressionnante. On prend vraiment conscience du rôle majeur joué par le cocotier sur cette île. C’est vraiment l’arbre de vie !Dans l’eau, les Papio (Carangues) font la réputation de Christmas Island auprès des pécheurs du monde entier et notre bonheur à chaque repas, autant que les homards géants que l’on pêche chaque jour après avoir croisé des bancs de dauphins. Ces images sont celles d’un paradis terrestre auquel je crois et que je vois lorsque la nature est préservée, splendide et généreuse. Quand le contact avec elle y est quotidien comme ici, qu’elle nourrit le corps et l’esprit des petits et des grands, qu’elle distrait, réchauffe, éblouit, alors je sais que nous ne faisons qu’un avec elle. Je comprends à quel point il ne faut pas séparer l’homme de la nature sans quoi il continuera à la détruire et donc à se détruire lui-même.Je reviens au campement avec mon matos après une belle session dans la passe. Je vois Timei qui se réveille de sa sieste, Shadé encore endormie à ses cotés sur la magnifique natte tressée. En retrait, Carine et Lou partagent un rire complice avec les filles de Timei. Il a remarqué mon air ravi de windsurfeur comblé et me lance : « Tu comprends pourquoi Christmas Island est un cadeau du ciel ? » Je me contente de sourire pour acquiescer. « Ici, c’est tous les jours Noël » conclut-il dans un éclat de rire.Toutes les photos de leur voyage sur Christmas Island à voir ici.

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