Surf - Eric Dargent : « J'ai vu le requin me sectionner la jambe »

L'Equipe.fr
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Le 19 février 2011, Eric Dargent a été victime d'une attaque de requin à La Réunion, le début d'une longue série. Amputé de la jambe gauche, sa passion pour le surf lui a permis de « survivre » et de devenir vice-champion du monde de para surf. Dix ans après, le Français de 43 ans revient sur cet accident.

« Comment et pourquoi êtes-vous à l'eau à Saint-Gilles les Bains le 19 février 2011 ?
J'ai commencé le surf chez moi, en Méditerranée, à l'âge de 9 ans. Je passais mes hivers à guetter la moindre houle dans la région. La Méditerranée est vite devenue trop petite, et j'ai commencé à voyager pour découvrir de nouveaux horizons et surfer de nouvelles vagues. Début 2011, je débarque avec ma femme et mes trois enfants à La Réunion. Le projet est de nous installer dans l'Océan indien. Le 19 février, je surfe comme tous les jours ou presque à St Gilles les Bains. Il y a beaucoup de monde à l'eau ce jour-là. Et surtout, il n'y a jamais eu de problème avec les requins à cet endroit.

Gardez-vous des souvenirs précis de cette attaque ?
Le moment de mon accident est intense. Ça reste une agression très violente. J'ai eu le temps de voir le requin s'accrocher à ma jambe. Je me souviens lui taper dessus, me débattre. Je l'ai vu me sectionner la jambe gauche. J'ai senti que je partais, que j'allais mourir... Je me suis senti flotter dans l'eau, entre deux mondes. Je me suis raccroché à la vie. J'ai eu une décharge d'adrénaline hyper forte. Une rage de vie. Je n'ai jamais perdu connaissance. J'entendais des voix, des sons, les bruits de l'eau. Je me suis raccroché à ça pour rester en vie. Quand on m'a déposé sur le sable pour attendre les pompiers, j'étais mal, je luttais pour rester conscient. Je me suis raccroché à tout ce qui fait ma vie : ma femme, mes enfants, mon travail, le surf.

Quels mots mettez-vous aujourd'hui sur ce qui vous est arrivé il y a 10 ans ?
Dans la vie, on avance toujours avec des projets, des envies. J'avais mon sport-passion : le surf. Il faisait partie intégrante de ma vie, que ce soit au travers de mes amis, des voyages. J'ai toujours vécu avec le surf. Je surfe depuis tout petit. J'avais même choisi mon métier d'infirmier car je savais que je pourrais surfer quand je le voulais. Mon idée était donc d'aller à La Réunion et de surfer encore en plus. J'avais des amis sur place. Je me voyais bien y vivre quelques années. Mais la vie est comme une balle de baseball. Tu files droit dans un sens et à un moment donné, tu prends un coup violent et tu repars à l'opposé. J'ai ce souvenir d'un très gros coup dur. Je n'ai pas un mauvais souvenir, je n'en veux à personne, je n'ai pas de rancoeur. Mais il est clair que toute ma vie a changé ce jour-là.

À quoi avez-vous pensé sur votre lit d'hôpital en sachant que vous alliez devoir vivre avec une jambe en moins ?
Dès le lendemain, je me suis dit que j'allais reprendre le boulot dans un mois. Que j'allais resurfer très vite. J'étais dans un autre état, très excité. Cela s'explique par l'instinct de survie. Et puis, il y avait une sorte de déni aussi. Déni de ce qui m'était arrivé, déni d'avoir perdu ma jambe. Au final, tu te rends compte des difficultés au fur et à mesure... Ça prend des semaines, des mois, des années. Sur ton lit d'hôpital, tu ne vois pas tous les obstacles qui vont arriver. Tu penses à continuer à faire ce que tu as toujours fait. L'apprentissage du handicap vient bien après. Il m'a fallu deux ans pour accepter une prise en charge psychologique et plus de 6 ans pour reprendre mon travail d'infirmier.

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Le regard des gens sur vous a-t-il changé ?
On a besoin de temps pour l'accepter, pour le comprendre. Mais c'est principalement ce que tu ressens toi. Les gens vont te regarder parce que tu as une jambe en moins, c'est normal. Quand je passe devant un miroir, je ne peux pas m'empêcher de me regarder. Si je vais à la plage et que je m'allonge sur ma serviette, je me sens regardé, je ne suis pas bien. J'imagine les gens avoir de la pitié. Par contre, si je vais dans les vagues avec mon surf, j'ai l'impression que l'on me regarde avec respect, avec admiration. Je n'ai plus la même sensation du regard des autres. C'est pour ça que le sport et le surf ont été très importants dans ma prise en charge psychologique.

Vous avez été attaqué par un requin. Avez-vous peur quand vous allez surfer ?
Ça serait quand même dingue si j'étais attaqué deux fois (rires) ! Le surf est une addiction, c'est difficile à comprendre pour certains mais je suis obligé d'en faire. Et, oui, j'ai eu peur quelques fois. Ça m'est arrivé de sursauter en touchant quelque chose dans l'eau. Une fois, au Maroc, j'ai vu un aileron sortir à 20 m de moi ; c'était une orque. Je fais quand même attention où je me mets à l'eau. Il y a forcément moins de risques à Biarritz qu'en Californie. »

L'intégralité de l'interview est à lire sur le site de la Fédération française de surf