Les Thaïlandais rejettent les militaires au pouvoir, l'opposition en quête d'une coalition

Un électeur thaïlandais vote à Bangkok, le 14 mai 2023
Un électeur thaïlandais vote à Bangkok, le 14 mai 2023

Les Thaïlandais ont infligé une sévère défaite aux militaires au pouvoir depuis presque une décennie, lors des élections législatives de dimanche qui ont propulsé en tête les deux partis d'opposition pro-démocratie, prêts à négocier pour former une coalition gouvernementale.

Le parti Move Forward ("Aller de l'avant"), dont le discours progressiste fait écho aux manifestations massives de 2020 qui réclamaient une refonte en profondeur de la monarchie, est bien lancé pour devenir la principale force au prochain parlement.

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Mais, de la réforme de la loi sévère sur le crime de lèse-majesté à la fin de la conscription obligatoire, son programme jugé radical peut créer de nouvelles tensions avec l'élite militaro-royaliste qui conserve de l'influence au sein des institutions.

Dans un royaume où les interventions de l'armée et de la justice ont souvent perturbé le processus démocratique, les observateurs craignent un scénario qui limiterait l'alternance attendue, au profit des militaires.

Des millions d'électeurs se sont rendus aux urnes pour un scrutin marqué par le rejet du Premier ministre sortant Prayut Chan-O-Cha, arrivé au pouvoir après un coup d'Etat en 2014, puis légitimé en 2019 par des élections controversées.

Sur la base du dépouillement des bulletins dans 97% des bureaux de vote, Move Forward arrive en première position, avec plus de 13,5 millions de suffrages (sur 52 millions d'électeurs).

Derrière, le parti d'opposition Pheu Thai de Paetongtarn Shinawatra, la fille de l'ex-Premier ministre en exil Thaksin Shinawatra, recueille 10,3 millions de votes.

L'ex-général Prayut Chan-O-Cha récolte 4,5 millions de votes, sous la bannière du parti de la Nation thaïlandaise unie (UTN), en troisième position.

Les résultats officiels définitifs ne sont pas attendus avant plusieurs semaines.

Dans la nuit de dimanche à lundi, la commission électorale donne à Move Forward (113 députés) une légère avance sur Pheu Thai (112), sur les 400 circonscriptions en jeu. Les 100 autres députés sont élus à la proportionnelle.

- L'héritage des manifestants -

A première vue, Move Forward signe une victoire éclatante. Le parti associé à la couleur orange, qui se revendique être le porte-étendard de la jeunesse, a su capitaliser sur l'énergie des manifestations massives qui avaient secoué Bangkok.

Son leader, Pita Limjaroenrat, a estimé que son mouvement allait obtenir 160 sièges, un score surprise qui "ferme la porte" à l'hypothèse d'un gouvernement pro-armée minoritaire.

Un accord de gouvernement avec Pheu Thai "est sur la table", a confirmé le jeune candidat, âgé de 42 ans.

"Nous pouvons travailler ensemble", lui a répondu la candidate star de Pheu Thai, Paetongtarn Shinawatra, âgée de 36 ans.

"Nous sommes prêts à parler à Move Forward, mais nous attendons les résultats officiels", a poursuivi celle qui réclamait un "raz-de-marée électoral" pour accéder au pouvoir, neuf ans après le putsch qui a renversé Yingluck Shinawatra, sa tante.

Le système électoral complexe, concocté par l'armée, contraint Move Forward et Pheu Thai à gagner une large majorité au parlement ou à former une coalition.

En effet, l'opposition a besoin de 376 sièges sur les 500 de l'Assemblée nationale pour contre-balancer l'influence des 250 sénateurs nommés par l'armée. Il suffit au camp pro-armée de 126 députés pour s'assurer une majorité au vote du Premier ministre, choisi par les deux chambres.

Le scrutin de dimanche était le premier d'envergure nationale à se tenir depuis les manifestations massives de 2020, qui ont ébranlé le tabou de la place de la monarchie en Thaïlande où le roi Maha Vajiralongkorn jouit d'un statut de quasi-divinité.

Ces contestations qui ont baissé d'intensité sous l'effet de la pandémie de Covid-19 et de la répression des autorités ont néanmoins nourri le dynamisme de Move Forward.

Alors que Move Forward s'appuie sur un électorat jeune, Pheu Thai a mobilisé ses soutiens dans les territoires ruraux et pauvres du nord et du nord-est, qui ont profité des politiques pionnières de redistribution de Thaksin lorsqu'il était au pouvoir, entre 2001 et 2006.

- Prayut, la tête basse -

Prayut Chan-O-Cha (69 ans), autoproclamé gardien des institutions, misait lui sur son expérience.

Dès l'annonce des premiers résultats défavorables pour son camp, il a quitté le siège de son parti, la tête basse. "Je vais continuer à faire de mon mieux, qu'importe le résultat", a-t-il déclaré aux journalistes.

Son bilan reste terni par une reprise atone après la pandémie, que des économistes attribuent en partie à la structure défaillante d'une économie en manque de réformes.

Les groupes de défense des droits humains l'ont accusé d'avoir mené une répression de grande envergure contre les leaders des manifestations pro-démocratie, en détournant à des fins politiques la loi réprimant le crime de  lèse-majesté.

La Thaïlande a connu une douzaine de coups d'Etat depuis la fin de la monarchie absolue en 1932. Les 20 dernières années ont été marquées par une succession de protestations dans les rues, de putschs militaires et de dissolutions de partis en justice.

bur-ah/del/cls