Timothé Girard, 1 670 km pour dessiner un mémoire de fin d'étude

Timothé Girard au somment du Mont Ventoux. (Atlas du cycle)

De Montpellier où il réside, Timothé Girard, 25 ans, a parcouru 1 670 kilomètres à travers les Alpes et le Massif Central. Une itinérance pour donner corps à son mémoire de fin d'étude et qui dessine son voyage.

La performance quantitative n'impressionnera pas les spécialistes de longue distance. Ce qu'il faut comprendre autrement que comme un clin d'oeil à l'ultra-cyclisme, la « raison sociale » qui ouvre sa page Instagram : le qualificatif d' « archi-cycliste » n'est pas destiné à faire valoir son niveau athlétique : c'est à sa qualité d'architecte qu'il en réfère.

Éloge de la lenteurDe façon étonnante, c'est pour donner corps à son mémoire de fin d'études que Timothé Girard, étudiant en architecture, a entrepris de voyager à vélo - ce qu'il n'avait jamais fait jusqu'alors. En effet, le champ de l'architecture ne se limite pas à la stricte construction du bâti, et englobe plus largement une réflexion sur la façon d'investir et d'habiter un lieu. Même si nous l'oublions, le nomadisme est aussi une façon d'habiter le monde. « Je ne voulais pas que mon mémoire se réduise à la validation du diplôme, mais qu'il soit une sorte de transition vers la vie future, explique-t-il. Je voulais aussi m'inscrire dans la tradition du Grand Tour, ce voyage d'éducation aristocratique tant pratiqué au XVIII et XIXe siècle. »

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C'est sous les auspices de Lord Byron ou de Goethe qu'il a enfourché son vélo, sans destination précise, et se guidant sans GPS, au moyen de bonnes vielles cartes IGN. Influencé aussi par les travaux de l'anthropologue Marc Augé, selon qui il nous faut réapprendre à voyager pour n'être pas « les idiots du voyage », ou ceux de l'architecte globe-trotter Bernard Gachet et ses « Regards Dessinés sur le Monde. »

Le déplacement à vélo détermine son propre paysage, différent de celui qui s'offre au marcheur ou, à plus forte raison, à l'automobiliste. Girard quant à lui, y voit un éloge de la lenteur. Il est parti avec son carnet de dessin, ses crayons et ses pinceaux, pour documenter son voyage d'illustrations à l'encre et à l'aquarelle, dressant un « Abécédaire du voyage à vélo », partagé entre représentations de vélos et scènes de vie ou paysages. Les premières, sont de singuliers « portraits » de vélos d'artisan, sous l'influence des dessins techniques de Daniel Rebour, mais toujours effectués à main levée.

Le dessin, une pratique du regardUne oeuvre comme le dessin concrétise le sens d'une démarche qui n'assimile pas la lenteur à la nonchalance, mais à l'attention. Contrairement à la photographie, au moins telle qu'elle est pratiquée au smartphone, le dessin suppose de s'arrêter vraiment. Alors que le téléphone s'interpose entre le sujet et son environnement, le dessin suppose une incorporation. Cela marque la différence entre une vision passive et la pratique d'un regard tour à tour scrutateur et méditatif, mais toujours actif.

Sur le bord du chemin, le jeune étudiant dessine d'abord au crayon. Puis dans un deuxième temps, à l'étape, il ajoute hachures et pointillés pour ombrer, ou il met en couleurs, pour restituer une atmosphère encore fraîche à sa mémoire. Ces moments sont aussi ceux où s'ouvrent les portes. Dans le vieux café du village de Chanaleilles, en Haute-Loire, on se presse autour de lui, qui, arrivé empoussiéré, achève ses aquarelles paysagères. « Il y avait là des gens de tous âges, agriculteurs et ouvriers, déclare-t-il. Les dessins nous ont fait un sujet de discussion spontané. La soirée a débuté comme ça et s'est poursuivie tard, qui a débouché sur une proposition spontanée de m'héberger. »

Ainsi a-t-il croqué quelques-unes de ces rencontres de fortune, et laissé derrière lui en guise de remerciement - ou posté après-coup - quelques feuilles de ce carnet de voyage dessiné. « Voyager à vélo c'est aussi se mettre en position de demander sans avoir d'autre contrepartie à offrir que sa simple présence, dit le jeune voyageur. Demander ce n'est pas s'abaisser. Or, dans une société où l'échange purement symbolique n'a plus de place, on ne sait plus faire. »

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Girard a suivi son chemin au jour le jour, au gré d'étapes très inégales. « La plus longue a fait 170 km, et la plus courte... environ 5 ! Quelqu'un que j'avais manqué m'avertissait par message de son arrivée dans la soirée : je venais juste de partir et j'ai rebroussé chemin. J'ai passé toute la journée sur la place du village, à regarder vivre les gens. C'était comme la journée de repos du Tour de France. » Le dessinateur n'a donc tracé que, rétrospectivement, les contours d'un périple entrepris sans modèle.