Tour de France - Chronique - Chronique de Pierre Adrian: le Tour des larmes

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Pierre Adrian est écrivain. Ce samedi, dans sa chronique publiée dans le magazine L'Equipe, il évoque les larmes que les champions ont fait couler depuis le début de ce Tour 2021.

Quand rien n'allait plus, Mark Cavendish traînait son chagrin sur les courses et il ne pleurait pas. Je l'avais rencontré en Californie en 2018 et il avait des yeux d'enfant triste. Son silence disait sa peine. Il est cramé, disait-on alors, il a tout gagné et n'a pas de regrets à nourrir. Les champions qui ressuscitent nous étonnent autant qu'ils nous rassurent. Ainsi, tout n'est pas vraiment fini. Des souvenirs reviennent, on sort les vieux albums. Châteauroux, Fougères... Soudain, des sous-préfectures deviennent des noms de conquêtes.

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Mark Cavendish est un homme nouveau, heureux, et sa première manifestation de joie fut de pleurer. À la télévision italienne, assistant à ses sanglots, le journaliste Andrea de Luca fit remarquer que, décidément, ce Tour de France était le tour des larmes. Avant Cavendish, Julian Alaphilippe avait fondu en larmes à Landerneau, comme Mathieu Van der Poel le lendemain. Et puis ce fut le tour du diaphane Matej Mohoric ; des larmes aussi coulèrent sur son visage de tueur à gages. À Tignes, Ben O'Connor mêla un rire nerveux à ses sanglots. Il n'y eut guère que Tadej Pogaçar pour garder son calme et s'étonner en brandissant un sourire ébahi.

Ils nous apprennent à pleurer et c'est heureux

Alors que disent-ils, ces grands coureurs en pleurs ? Pourquoi des monstres physiques, des bêtes mentales habituées au succès fondent-elles en larmes ? Rarement on a deviné sur le Tour une telle pression et donc, un tel soulagement après la victoire. Cet été, après des mois de privation, quelque chose explose. Ces garçons sacrifient leur vie personnelle pour des stages en altitude de plus en plus longs. Ils vivent des existences parallèles, chronométrées, en transition. Ils sautent d'un hôtel bunkerisé à l'autre, supportent les bulles sanitaires ou les liens affectifs s'entretiennent via Whatsapp. Où la crainte sournoise d'être testé « positif » est constante. Avec ça, ils tentent d'échapper aux chutes.

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Notre époque a sans doute beaucoup de défauts. On a fait des émotions un trafic. Le mélodrame est monnaie courante. Mais on accepte aujourd'hui les larmes qu'on ne tolérait sans doute pas dans le temps. Alaphilippe, Van der Poel et les autres nous apprennent à pleurer et c'est heureux. La larme est la plus sincère manifestation de joie, la plus communicative, car elle porte toujours en elle une douleur. La joie est un sentiment qui ressemble à un objet qui tombe. Sa chute ne dure pas. Alors pleurer soulage. Pleurer console.

Ces larmes de juillet ressemblent à celles de Tina, une nuit de fête, dans le Bel Été de Cesare Pavese : « Un soir où elle clopinait derrière les autres, elle s'était arrêtée et s'était mise à pleurer parce que dormir était idiot et que c'était du temps volé à la rigolade. » L'été est une saison dramatique, brève et merveilleuse. Une parenthèse. On y ressent la vie à fleur de peau. Les champions ont raison : il n'est pas de plus belle saison pour se mettre à pleurer.

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