Transportés par le vélo cargo

Dans la famille des vélos cargos, le longtail, allongé à l'arrière, permet de transporter plusieurs enfants. (Christophe Berlet/L'Équipe)

Autrefois vus comme des ovnis, ces vélos à rallonge permettant de transporter enfants, courses ou matériel séduisent de plus en plus en ville. Des familles mais aussi des professionnels.

Stéphane a attrapé « le virus du cargo » à Amsterdam en 2017. C'est aux Pays-Bas qu'il a découvert ces drôles de vélos, avec grosse caisse devant le guidon ou porte-bagages allongé à l'arrière. Il en a acheté un en rentrant en France. « On l'utilise pour emmener les enfants à l'école, faire les courses, partir en balade avec tout le monde, même les chiens », résume le Finistérien de 44 ans. La famille a gardé une voiture pour les longs trajets mais la majorité d'entre eux se font sur deux roues, désormais.

Il faut dire qu'entre l'essor des pistes cyclables, de l'électrique et de la mobilité douce, le prix de l'essence au plus haut, le cargo a de quoi séduire, notamment en milieu urbain. En France, ils sont en plein essor : plus de 20 000 unités vendues en 2021, selon l'Union Sport & Cycle. On est encore loin des 2,7 millions de vélos classiques vendus en France chaque année, mais le chiffre représente une belle augmentation comparé aux 3 000 cargos écoulés en 2019. « Le phénomène existe, même s'il en est encore à ses balbutiements », confirme Virgile Caillet, délégué général d'Union Sport & Cycle. Une vingtaine de marques occupent le marché dans l'Hexagone, les françaises Add-Bike, Wello, Douze Cycles, Oklö, Kiffy. Mais aussi des marques néerlandaises (Gazelle, Bakfiets, Urban Arrow) ou danoises (Butcher & Bicycles, Bullitt, Christiania Bikes). Toyota vient d'annoncer qu'elle se lancera dans l'aventure en 2023.

On pourrait penser que l'argument phare pour passer au vélo cargo est l'urgence climatique. Mais c'est avant tout le côté pratique de l'engin qui attire. « Les motivations d'achat sont très pragmatiques, poursuit Virgile Caillet. On perd moins de temps dans les embouteillages, on peut se garer facilement, c'est bon pour la santé et en plus, ça ne fait pas de mal à la planète. » Selon Alexis Angioletti, gérant de Fleeter, vendeur de vélos cargos à Paris, c'est bien la question du porte-monnaie qui prime. « Quand le litre d'essence était à deux euros, les gens appelaient tous les jours, se souvient-il. Entre l'entretien très peu coûteux, l'assurance non obligatoire, le stationnement gratuit, les coûts sont facilement divisés par 10 comparé à un véhicule thermique. »

Ces économies séduisent surtout les familles. De nombreux couples s'y mettent, notamment à la naissance du deuxième enfant. C'est le cas d'Odile, 39 ans, Parisienne. « Avec mon mari, on emmenait notre premier enfant à l'école à vélo. Quand le deuxième est arrivé, il était impossible de faire le trajet avec un modèle classique et trop compliqué en métro », explique-t-elle. Depuis, tout le monde adore, et surtout les enfants, assis dans un bac à l'avant et protégé par une capote. « Ils aiment tellement qu'ils voudraient parfois tout faire à vélo. Il faut les motiver pour marcher un peu », s'amuse leur mère. Les vendeurs insistent sur le côté convivial de la pratique. « On repère souvent l'effet tâche d'huile, note Jean-Charles Daubas, co-responsable du magasin Cyclable, à Strasbourg. Une famille vient en cargo à l'école, ça crée de la curiosité chez les autres parents qui viennent nous voir un ou deux mois plus tard. » Selon le commerçant, il est même de plus en plus fréquent de voir des couples conquis se séparer de leur deuxième voiture pour basculer sur un vélo cargo.

Les services de livraison et les entrepreneurs aussi s'y mettent. Émeline, fleuriste à Angers, a acheté son cargo il y a plusieurs mois. « Je suis dans le centre-ville, ce serait une hérésie de faire des livraisons en voiture. Le choix s'est imposé presque naturellement », explique-t-elle. Les économies réalisées lui permettent de baisser les frais de livraisons demandés à ses clients. « Et puis, on peut tout transporter en cargo, assure-t-elle. J'ai déjà livré des sapins de deux mètres très facilement. » Pour aménager sa boutique, la fleuriste a fait appel à des entrepreneurs travaillant eux-mêmes à vélo, dont un électricien et un plombier. « Je connais des plombiers qui trimballent leur chauffe-eau dans le bac à l'avant, confirme Alexis Angioletti. Et c'est un gain de temps fou. Avec une voiture, ils faisaient entre 3 et 4 dépannages par jour. En vélo, ils en font 10. » La caisse du cargo devient un panneau publicitaire ambulant, ce qui ne gâche rien quand on est entrepreneur. « Cela attire davantage l'oeil du passant qu'un commerçant qui passe avec la vieille camionnette blanche », ajoute Jean-Charles Daubas.

Qu'est-ce qui pourrait empêcher la folie cargo de déferler pour de bon sur la France ? Son prix, peut-être. En moyenne, un cargo à assistance électrique coûte en effet 4 000 euros. Chez les particuliers, il concerne donc des familles plutôt aisées. Mais comme le veut la loi du marché, le produit devrait rapidement se démocratiser et devenir plus accessible. D'autant que Decathlon a fait son entrée dans le jeu en mars 2022, en commercialisant son premier longtail, un vélo cargo allongé à l'arrière, pour « seulement » 2 799 euros. « Après des études lancées en 2018, on a découvert le potentiel de ce marché et on s'est dit qu'on devait y aller pour mettre le plus de monde possible à vélo », indique Benjamin Poullet. Le chef de produit cargo chez Decathlon promet d'ailleurs une gamme de cinq nouveaux modèles d'ici à 2027.