Tribune : Pour un usage responsable des fumigènes, par Tatane

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Le football est toujours propice à la célébration des anniversaires les plus divers. Grande victoire, but d’anthologie, naissance publique d’un talent ou encore drame épique. Parmi ce flot de possibilités, 2018 nous offre l’opportunité de souffler sur des bougies bien plus incandescentes. Cette année marque le 25e anniversaire de la loi Alliot-Marie relative à la sécurité des manifestations sportives qui a notamment inscrite le principe de la prohibition des fumigènes dans les stades. Un quart de siècle de lutte contre les engins pyrotechniques, un quart de siècle d’échec et d’inadéquation entre volonté de sécurité et manifestations populaires. Comme un clin d’œil de l’histoire, les supporters français ont célébré cet anniversaire par une flambée spectaculaire de torches. Après 24 journées, 1 502 engins pyrotechniques ont été utilisés contre 679 lors de la saison 2016-17, selon les chiffres de la Division Nationale de Lutte contre le Hooliganisme (DNLH).

On ne peut pourtant pas taxer les pouvoirs publics et les organisateurs (clubs et instances sportives) de laxisme. 187 interpellations ont eu lieu dans et autour des enceintes sportives de Ligue 1 et 56 en Ligue 2, donnant lieu à 38 interdictions de stade judiciaires (pouvant aller jusqu’à 5 ans) et 117 interdictions administratives depuis août 2017, toujours selon la DNLH.

Pourtant, malgré les risques et les sanctions (pouvant aller jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 15 000 € d’amende), différentes générations de supporters continuent d’utiliser ces objets prohibés. Le caractère festif des torches et autre feux de Bengale est mis en avant pour braver les interdits. Pour les supporters, et plus particulièrement les ultras, la pyrotechnie est principalement un moyen spectaculaire d’animer les tribunes et d’exprimer la chaleur et la puissance de leur soutien.

Un cercle vicieux qui empoisonne les relations clubs-supporters

Un autre levier actionné par les instances sportives pour faire appliquer la loi est de sanctionner financièrement les clubs. “C’est interdit et les interpellations continueront, les sanctions contre les clubs continueront lorsque les fumigènes seront introduits et utilisés dans les stades“, a martelé à Goal Didier Quillot, directeur général de la LFP. Cette situation de blocage autour des engins pyrotechniques aboutit à une multiplication des sanctions dont la plus médiatique est la fermeture temporaire des tribunes. Une situation qui arrive désormais quotidiennement en Ligue 1 et qui ne produit que des perdants.

« Tiraillés entre la commission de discipline de la LFP et leurs supporters, les dirigeants des clubs se retrouvent entre le marteau et l’enclume. Ils négocient avec le délégué LFP du match le nombre de fumigènes qui sera inscrit dans le procès-verbal. Ils sont incités à porter plainte contre leurs fans pour réduire les sanctions », explique Nicolas Hourcade, sociologue spécialiste des questions supporteristes. Ce cercle vicieux débouche fréquemment sur la rupture du dialogue et force les différents partis à camper sur leurs positions. Ce blocage favorise les effets pervers comme l’explique l’Association Nationale  des Supporters (ANS) sur son site Internet « La plupart des incidents liés aux fumigènes imputables aux supporters s’expliquent par de mauvaises conditions d’emploi et ne sont pas intentionnels ». C’était notamment le cas lors de la rencontre Troyes-Bordeaux le 13 janvier. Une banderole des supporters bordelais a accidentellement pris feu suite à l’allumage de fumigènes en catimini, pour éviter toute interpellation encore une fois.

Des alternatives existantes à l’étranger

Les instances françaises, en premier lieu, la ligue, se tirent une véritable balle dans le pied en ne proposant aucune alternative au tout répressif. Dans un contexte où les stades sont très loin d’être remplis (71% de taux de remplissage), cette politique représente un luxe que le football français ne peut plus se payer. Dit autrement, l’objectif de valoriser l’image de la Ligue 1 et de mieux commercialiser ses droits TV (notamment internationaux) devra régler la situation des sièges vides. Et dans ce contexte les associations de supporters ne peuvent pas être vues uniquement sous le prisme de la sécurité, ils sont une part importante de la solution.

Ainsi, nous soutenons l’idée d’instaurer des autorisations encadrées pour l’usage d’objet pyrotechniques, en déclarant au préalable les engins utilisés et en mettant à disposition des zones spécifiques dans les tribunes pour éviter tous risques. Les supporters autorisés à utiliser les fumigènes pourraient au préalable faire l’objet de formations spécifiques, comme le propose également l’ANS. Ces expérimentations se feraient en présence d’artificiers et d’agents de sécurité-incendie. Cette proposition n’est pas de l’ordre de la science-fiction ou de l’angélisme, mais plutôt du pragmatisme. Elle existe concrètement dans le stade de football d’Orlando en MLS, une ligue qui s’inspire de la culture supporteriste européenne au moment où les regards de nos dirigeants se tournent vers une américanisation du match de football.

Un retour légal des fumigènes passeraient également par l‘expérimentation de nouveaux matériels. Tommy Cordsen, un pyrotechnicien danois, a par exemple mis au point une torche innovante à faible chaleur (entre 180° et 220° contre 1 500° pour un fumigène classique) et facile à éteindre. Ce nouveau produit a été régulièrement utilisé dans le championnat danois. Il parait judicieux d’expérimenter des alternatives offrant de meilleures garanties que les objets classiques (en vente libre par ailleurs). C’était notamment dans ce but que Claude Kern, sénateur UDI-UC du Bas-Rhin a adressé une question écrite au ministre de la ville, de la jeunesse et des sports le 13 avril dernier.

Les associations de supporters devront enfin faire évoluer leurs pratiques en jouant un rôle plus actif pour inciter leurs membres à bannir des tribunes les engins pyrotechniques plus dangereux : bombes agricoles, pétards, chlorate ou encore objets miniaturisés, provenant souvent d’Europe de l’Est, et présentant une fiabilité très aléatoire. Ces différents produits restent fortement utilisés car plus faciles pour passer les fouilles.

Parce qu’à Tatane, nous pensons que le football doit avant tout être durable et joyeux, nous souhaitons rompre ce cercle vicieux qui empoisonne les relations clubs-supporters et n’apporte rien hormis des sièges vides et des stades toujours plus militarisés. Nous pensons que les supporters sont plus utiles au stade qu’au commissariat à purger leur IDS, Jean-Michel Aulas inclus. Des alternatives conciliant obligation de sécurité et caractère festif et populaire sont possibles autour de la question des fumigènes. La responsabilisation des supporters, et notamment des associations ultras doit en être un axe fort.

Ce travail ouvre également la voie à une prise en compte plus large de la place du supporter dans le football français. Il est plus que jamais venu le temps du dialogue et des propositions. Les supporters méritent un respect à tout le moins proportionnel à l’énergie et les sacrifices qu’ils font pour leur club. Parce que les dirigeants de clubs changent mais les supporters restent, il est temps que les pouvoir publics écoutent et appliquent les propositions des acteurs du terrain.

Tatane

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