Ultra-trail - Les Tarahumaras, « pieds légers » du désert mexicain, sortent du mythe

L'Equipe.fr
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Lors la Big Dog's Backyard Ultra, une course à élimination issue de l'imagination du fondateur de la Barkley, les Raramuris (ou Tarahumaras) au Mexique ont marqué les esprits. Impensable, pour des hommes et des femmes qui s'entraînent à peine, ont peu de moyens et courent pour manger.

Et Pedro Parra s'est écroulé. Un drapeau du Mexique comme couverture de survie, sa casquette jaune fluo imbibée de trois jours de sueur. Cet homme au visage inexpressif, si inexpressif qu'on ne pouvait deviner l'avant-veille s'il allait terminer dernier ou bien placé, a finalement bouclé sa Big Dog's Backyard Ultra en 64 heures (une course à élimination issue de l'imagination de Laz, le créateur de la Barkley). Soit 428,8 km à battre le sable des canyons du Chihuahua de ses sandales en caoutchouc.

Nés pour courir
Sa performance, Pedro Parra la doit aussi à Juan Contreras et Miguel Lara, multi-champions du Caballo blanco, la course mythique des Raramuris - « ceux aux pieds légers » -, peuple issu de la Sierra madre occidental, une chaîne montagneuse de l'état du Chihuahua, « lieu sec et sablonneux » en Nahua. Ils devaient boucler 6,7 km en 60 minutes et ainsi de suite, pour réaliser le plus de tours possible, au sein du parc Barrancas del Cobre (Canyon du cuivre). Assez vite pour ne pas dépasser le temps imparti, mais tout en en gestion pour éviter de se refroidir, et ce jusqu'à l'épuisement. Quinze par pays face à 21 autres nations disputant chacune la Backyard sur son propre territoire, et au même moment.

En réalité, ce peuple discret et impassible foule depuis des siècles la Sierra pour rallier les hameaux séparés par ces crevasses de mille mètres de haut. Il y a une dizaine d'années, la légende de ces Mexicains a été popularisée par Christopher McDougall, dans son livre Born to run, la bible des runners : « Sur des très grandes distances, personne ne peut battre un Tarahumara, pas même un cheval ni un guépard ou un marathonien de niveau olympique ». Des athlètes d'autant plus étonnants qu'ils ne possèdent ni l'entraînement, ni l'alimentation, ni les ressources matérielles des meilleurs ultra-trailers du monde.

Le sifflet a retenti à l'aube, dans le vertige des Barrancas del Cobre. Une demi-journée plus tard, après un après-midi suffocant de 32 degrés, ils sont encore là, les quinze Raramuris. Une bonne moitié porte des huaraches, ces sandales qu'Arnulfo Quimare, vétéran et déjà invité à des marathons américains, préfère aux baskets. « Les huaraches, c'est mieux pour parcourir les sentiers, explique-t-il. La portion de goudron abîme nos genoux ». C'est peut-être pour cela qu'il préfère ne plus jamais refouler les sols bitumeux de Boston ou Chicago.

Les Raramuris courent depuis des siècles, à travers leurs champs et pour garder le bétail. Dans leurs compétitions, jamais ils n'avaient été contraints par le chronomètre. « La notion d'heure n'existe pas. Dans leur culture, les choses se passent quand elles doivent se passer », explique Alejandra Villalobos, responsable du Parc. Difficile, donc, de trouver la motivation par la performance.

« Il faut faire honneur au Mexique, aux Raramuris, aux barrancas ! », les haranguait Michael Miller, chargé de l'organisation de la Backyard au Mexique, la veille. « Mouais. Pour le Mexique ? Cela ne me dit pas grand-chose », lâchera Santiago Ramirez, le doyen, dans un espagnol bancal, après 20 heures à suer. Ces hommes et ces femmes qui habitent parfois à une demi-journée de la première ville et qui n'ont jamais quitté l'état du Chihuahua, n'ont aucune notion de patriotisme.

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Courir pour manger
Pour se rafraîchir, une rasade d'eau, du Coca-Cola. De la bière, pour Juan Contreras ; pour se nourrir, des haricots, des galettes de farine fourrées au poulet, ou du pinole, une boisson épaisse à base de maïs toasté. Il n'y a pas de kinés pour les masser, les autres villageois s'en chargent. Des tapis à peine molletonnés sont jetés au sol pour qu'une sieste express les ravive : la course d'un Raramuri.

Les rayons du soleil recouvrent les canyons de cuivre. Et la fraîcheur fait du grabuge. Teresa Sanchez et Modesta Rascon - les deux seules femmes - ainsi que les plus anciens jettent vite l'éponge. Vite : après 80 ou 100 bornes. Ne restait donc que les plus vigoureux à voltiger dans la pénombre mexicaine.

Après une nuit de défections, le rythme est plus soutenu, le moral au zénith, le soleil au beau fixe. 30 heures à cavaler sur l'autoroute du soleil, et c'est une prime de 2 000 pesos dans la poche ! C'est Contreras qui lance le mouvement. Car les Raramuris ne courent pas pour la gloire ni le dépassement de soi.

« Pour eux, 2 000 pesos (80 euros), c'est deux semaines de boulot, explique Alejandra Villalobos. Ils ne sont pas là pour la performance. S'ils peuvent subvenir à leurs besoins, tant mieux. Et ils vont s'arrêter si ce n'est plus nécessaire ». Mais Michael Miller est là pour les motiver : « Sur le live, aux États-Unis, en France, ils commencent à parler des Tarahumaras ! Ils vous prennent au sérieux ! » Et sans crier gare, ils repartent.

Sortir du simple mythe
Un nouveau soleil noir, une nouvelle lune, et en voilà trois qui dépassent les 50 heures : 335 km. Il n'y a plus de Suédois, plus de Français. Il reste trois Raramuris sur sept athlètes dans toute la planète trail. Titubant, ne pouvant même plus avaler ses rasades de bière, Contreras finit dans une ambulance. Miguel Lara s'assoit sur un rocher : sa jambe.

Michael Miller craint une fracture. On questionne sa femme, restée muette et allaitant par intermittence son bébé de 10 jours : « Il doit s'arrêter ». Pedro Parra, qui n'aura dit aucun mot lors de ses arrêts au stand, termine son tour d'honneur en vainqueur du Mexique. 64 heures se sont écoulées depuis qu'il s'est élancé. Mais pas autant que le Belge Karel Sabbe et ses 502 km en 75 heures.

Les Raramuris auront gagné le respect du monde de l'ultra-trail. En 2010, l'ultra-runner Kilian Jornet signait déjà la préface de Born to run : « Les Tarahumaras sont sans aucun doute une source d'inspiration pour tous ceux qui, comme nous, pensent que courir n'est pas seulement une passion mais d'abord un mode de vie ».

Les Raramuris espèrent qu'avec cette Backyard Ultra, ils sortiront du cliché de « cavaleurs des sables ». « Pour nous, c'est de la visibilité, lance Miguel Lara, la jambe entre les mains. On voulait marquer le coup, sortir du simple mythe ». Pour enfin être considéré comme les plus grands ultra-marathoniens de la planète.