Ultra-trail - Xavier Thévenard : «Abandonner, c'est passer par une phase de deuil»

L'Equipe.fr

Compétitif et performant : on ne gagne pas deux fois l'UTMB sans les qualités d'un grand champion. Mais Xavier Thévenard n'a jamais eu que la médaille en tête : ce qui l'a toujours animé, c'est de passer du temps sur les sentiers. Rencontre avec un traileur insatiable.« Xavier, vous étiez biathlète avant d'être traileur : du nordique aux gros dénivelés, il n'y a qu'un pas ? Ce sont deux disciplines à travers lesquelles j'ai pu vivre mon amour de l'effort en montagne. Mais ce sont deux sports très différents, notamment dans les qualités nécessaires pour y performer. Aujourd'hui, il est clair pour moi que je suis physiologiquement doté pour les efforts de grande endurance, pour l'ultra. Cela explique certainement - en partie - pourquoi je n'ai pas fait carrière dans le biathlon. En partie seulement ? Il y a d'autres aspects à prendre en compte. Je préparais mal mes compétitions à l'époque. Ce que j'aimais faire - très instinctivement - c'est de partir de longues heures en montagne. J'en faisais trop, tout simplement parce que c'est ce qui m'a toujours plu. Mais ça ne collait pas avec les contraintes du biathlon : ça ne sert à rien de courir pendant des heures pour un effort en course de quelques dizaines de minutes. Tout jeune, vous partiez déjà seul en montagne ? Seul ou avec mon frère. Notre grand jeu, c'était d'ouvrir une carte IGN et de dire : « Ok, on n'a jamais essayé de relier ces deux sommets », ou bien, « on n'est jamais allé jusqu'à cette combe, elle a l'air sympa ». Et puis on partait, peu importe le temps que ça prendrait. Vous aviez une vision très romantique de la montagne, de ses sentiers. C'est toujours ce qui vous anime aujourd'hui, malgré les victoires ? Sur un UTMB, bien sûr, je pense à la victoire. Quand je fais des séances qualitatives, c'est évident que je bosse pour de la performance. Mais la majeure partie du temps, c'est toujours à l'envie que j'avance. Tant que je peux passer plusieurs heures chaque jour en montagne, je suis heureux. Pour tout dire, le plus dur pour moi, c'est quand il faut essayer de réduire le rythme pendant la coupure. N'y a t-il pas une forme d'addiction derrière tout ça ? Je suis bien conscient d'être un drogué du sport. Parfois je prends un peu de recul et je me dis : « tu ne te connais pas en dehors de ton sport ». Mais c'est ma façon d'être et cette vie m'apporte énormément. D'un autre côté, c'est aussi cette certitude d'aimer, avant tout, la montagne qui me rassure : lorsque les victoires, et les sponsors, ne seront plus d'actualité, il me restera toujours ça. Personne ne m'enlèvera les sentiers. Personne ne m'empêchera d'aller courir. Comment conjuguer cette façon de fonctionner, avec les impératifs du haut niveau ? J'ai tout de même dû aménager un peu ma pratique. Je garde toujours ce volume de préparation, qui me fait du bien : je peux m'entraîner jusqu'à 7 heures par jour. Mais j'intègre aussi des séances qualitatives, c'est indispensable. Quoi qu'il en soit, pour parvenir à ce que tout cela soit bénéfique, je dois m'astreindre à une hygiène de vie irréprochable. Comment se passe une journée type ? En hiver, je suis moniteur de ski nordique. J'organise mes séances autour de la journée de travail. Tôt le matin vers 5h, puis entre 12h et 14h, si j'ai de l'énergie. Sinon, je fais une sieste à midi et j'y retourne le soir. En été, j'ai la chance de pouvoir me dédier à ma préparation, notamment grâce à l'encadrement du Team Asics. C'est plus facile, je peux gérer en fonction des impératifs du jour. J'ai alors un seul objectif : ma journée doit être la plus bénéfique possible dans ma quête de progression. Tout le reste n'existe plus à cette période : je coupe mon portable pendant l'été et ne communique qu'avec mon staff et ma famille. J'ai besoin de ça pour être performant. Vous ne prenez jamais une journée de repos ? C'est extrêmement rare. Je cours au moins une heure, tranquille, même le lendemain d'une longue course. Parler de Xavier Thévenard sans évoquer l'UTMB, c'est impossible. Vous vous êtes fait un nom en remportant deux fois le sommet mondial du trail et prenant l'or sur chacune des courses de la semaine UTMB à votre première participation. Avez-vous un attachement particulier au grand rendez-vous chamoniard ? Oui complètement. Je suis un enfant du Jura : arriver à Chamonix - au cœur des Alpes - est toujours fascinant. Aujourd'hui, je pourrais tout à fait aller m'entraîner plus régulièrement autour du massif du Mont-Blanc. Mais je fais le choix de rester dans le Jura : je m'y sens bien, et surtout je veux que ce lieu garde sa magie. Après ces 4 victoires autour du Mont-Blanc, ces sentiers ont quelque chose de féérique. Mon meilleur souvenir de course reste cette superbe nuit étoilée de l'édition 2015 : le ciel était tellement clair que je n'ai même pas eu besoin de ma frontale, c'était grandiose. J'y retourne cette année et je sais déjà que ça ne sera pas la dernière fois, j'espère encore participer à l'UTMB à 50 ans ! Je m'y remémore les émotions ressenties lors de mes victoires. Cela m'aide beaucoup dans les moments difficiles. Justement, pouvez-vous nous en parler un peu : à quoi ça ressemble un moment difficile pour un champion d'ultra ? Je crois que le moment le plus compliqué que j'ai vécu, c'est sur la Hardrock 100 (USA) la saison passée. La chaleur est mon plus grand ennemi et j'en ai beaucoup souffert cette fois-là. Pour tout vous dire, une fois passé la ligne d'arrivée, j'ai dit à mon entraîneur, Laurent Ardito, que plus jamais je ne conseillerai à quelqu'un de partir sur un ultra. Que si c'est pour ressentir des douleurs aussi inhumaines, cela n'a pas d'intérêt. Heureusement, ce n'est pas à chaque fois aussi compliqué. Sur un UTMB par exemple, la course doit être indolore jusqu'à Courmayeur (80e km). Ensuite, ça peut devenir plus compliqué : le tout est de tenir lorsque l'on bascule dans le dur. De ne pas passer du côté obscur (l'abandon, ndlr). Même avec l'expérience, j'ai parfois du mal à croire que mon état peut s'arranger. Puis le temps passe lentement quand on souffre, les minutes paraissent des heures. Mais tout cela n'est rien comparé à la douleur de l'abandon. Justement, vous avez abandonné sur le Grand Raid de la Réunion en 2014, comment l'avez-vous vécu ? Très mal. Abandonner sur un ultra, c'est passer ensuite par une phase de deuil. C'est dur à encaisser et ce n'est pas pour rien si je n'y suis pas encore retourné. Le Grand Raid n'est pas une course qui me correspond. La chaleur, la forêt dense, c'est très loin de ce que je connais dans le Jura. J'y retourne néanmoins cette année pour conjurer le sort. Espérons que cela se passe mieux cette fois. Quelles sont vos autres courses pour votre saison 2017 ? Les principales seront le Madeira Island Ultra-Trail (POR) fin avril, la Transvulcania (ESP) en mai, le 80km du Mont-Blanc fin juin, l'UTMB fin août et le Grand Raid de la Réunion en octobre.

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