Vélo Mag - Élise Chabbey, des JO en kayak à cycliste professionnelle

L'Equipe.fr
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Elise Chabbey a fait les Jeux Olympiques, en kayak. Etudes obligent, elle s'est mise à la course à pied et a vite atteint le haut niveau. Elle est désormais professionnelle en vélo et médecin. Rencontre. Si un jour vous la croisez, restez prudent, ne jouez pas avec elle. Ne lui proposez surtout rien de ce vous faites le mieux. Protégez votre ego, qu'il s'appuie sur deux pneus, un snowboard, ou qu'il repose sur les quatre pieds d'un baby-foot. Parce qu'elle va commencer par dire qu'elle n'aime pas ça, qu'elle veut bien essayer pour vous faire plaisir (elle sera sincère). Mais elle « crushe » (comme elle dit) assez vite, et elle a l'esprit de compétition. De fait, vous la regarderiez emmagasiner en quelques semaines la technique que vous avez mis une vie à acquérir. Après quoi il ne vous resterait plus qu'à vivre à travers elle vos rêves d'excellence. Une première carrière en kayak Car c'est simple, Élise Chabbey semble pouvoir tout faire. Ne croyez pas qu'on exagère. Elle naît à Genève et grandit à la montagne. Son père est kayakiste. « J'ai commencé petite, dit-elle. Je devais avoir deux ans. » Elle y prend goût, et, suit la progression normale d'une athlète de haut niveau : à l'âge de 10 ans, les premières compétitions, à 12 quatre entraînements par semaine, qui se transforment bientôt en séances quotidiennes, musculation incluse. En 2012, elle a 18 ans et apprend sa sélection aux Jeux Olympiques. Sur le papier, elle vaut un top 10 ou une finale, mais elle se loupe. « Je n'ai pas sur gérer la pression, raconte-t-elle. Aux Jeux, j'ai surtout vécu, je me suis laissée distraire par tout ce qui se passait autour de moi. »

La contre-performance ne refroidit pas les ardeurs de Swiss Olympic, qui l'envoie se préparer un an en Australie. « J'ai bossé fort, mais j'ai fait une saison 2013 franchement pourrie, suite à quoi j'ai reçu un peu moins de soutien, explique Chabbey. Je me suis sans doute montrée trop impatiente, parce qu'en sport les bénéfices ne sont pas forcément immédiats. Mais par ailleurs, mes parents poussaient pour que je choisisse mes études. Alors, j'ai laissé tomber le kayak. » Elle n'y a jamais retouché. Quand on évoque la question d'un manque éventuel, on obtient cette stupéfiante réponse : « Non. C'est un sport si technique que tout se perd très vite. Et, en vrai, je n'aime pas beaucoup l'eau ! » lire aussi Guillaume Martin, G est un autre Études, course à pied, et vélo Étudiante en médecine, elle change de vie du tout au tout. Mais, enfermée le plus clair du temps sur ses révisions, elle a quand même besoin d'un exutoire. Tant pis si elle « déteste courir, et les sports d'endurance en général », elle achète une paire de chaussures, et court le soir après les cours. Et patatras. « Je crushe, dit-elle. Je m'étais juré de ne jamais refaire un sport à fond. Donc je n'ai jamais couru que pour mon plaisir, à l'envie, sans suivre de plan d'entraînement. Je ne suis jamais allée au maximum. Mais, ça libère des hormones, j'ai vite pris la routine. » La routine ne nous propulse pas tous dans les mêmes sphères : après deux ans, elle remporte le semi-marathon de Genève. Pourtant ce qu'elle préfère, c'est la course en nature, le trail, avec un goût particulier pour les épreuves explosives, type KV (kilomètre vertical). En 2017, elle intègre le Team Scott Trail. « Le trail, même à ce niveau, ça reste sympa, on peut boire des coups, et s'amuser », sourit la Suissesse. Et poursuivre ses études de médecine, rappelons-le.

Lorsqu'une fracture de fatigue la prive de courir quelques mois, elle tâte du vélo, pour la réhabilitation. On devine la suite : une petite course, un classement qu'elle juge avec modestie, mais qui étonne, des progrès rapides. En 2017, elle finit déjà 5e du Championnat national sur route. Thomas Campana, manager du team Bigla a sursauté plus d'une fois au vu de ses performances. En 2019, il la recrute, elle remporte le Tour de Berne, et se classe 21e des Championnats du monde ! lire aussi Une start-up encourage les femmes à se mettre au vélo Médecin et cycliste professionnelle Pourtant cette saison 2019 étant aussi sa dernière année d'études, elle hésite. « En dernière année de médecine, tu as surtout des stages, explique-t-elle. Je me suis plus ou moins bien entraînée. J'en fais un peu à ma tête, j'ai besoin de cette liberté. Une semaine avant mon examen final, j'étais sur le Giro d'Italia. Je révisais pendant les trajets, les moments de récupération, j'ai fini très fatiguée. » Promue médecin en octobre 2019, Élise Chabbey entendait se consacrer pleinement au cyclisme en 2020, et faire valoir ses qualités de puncheuse. « J'avais bien envie d'essayer », dit-elle. Mais, au vu de l'annulation systématique des courses, et de la situation sanitaire alarmante, elle n'a « pas la tête à s'entraîner », et décide d'endosser sa blouse de médecin, se portant volontaire aux Hôpitaux Universitaires de Genève, saturés par la première vague de Covid. Ce qui ne l'empêche pas, l'été venu, d'enfiler enfin ce maillot de championne de Suisse ! Cependant, l'équipe Bigla, un temps rebaptisée Paule Ka, ne survivra pas à la crise, et Élise Chabbey entreprend de chercher un autre employeur. Ce sera l'équipe UCI Canyon-SRAM Racing, un cadre solide, et où elle exercera à plein temps le métier d'athlète. Pour la première fois depuis qu'elle a rangé son kayak. « Je suis d'autant mieux chez Canyon-SRAM Racing, que je m'y sens comprise, commente-t-elle. Je garde une certaine liberté dans ma préparation, car on sait que j'en ai besoin. Et je sais que j'ai le privilège d'avoir un autre métier, ça me permet de conserver un certain recul sur ma carrière sportive. » Un dernier mot. Pluie glacée ou canicule, peu importe : ce qu'elle aime, ce sont les conditions extrêmes. Elle devrait faire sa rentrée aux Strade Bianche.

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