Vélo Mag - Claude Darras, le cyclisme au coeur de l'art contemporain

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Longtemps le cyclisme fut boudé par un art contemporain ouvertement soucieux de «concept». Mais depuis 30 ans, l'oeuvre du plasticien Claude Darras - et de son associé Yves Brochard - met en échec ce snobisme. Art contemporain et cyclisme sont deux univers que tout sembla longtemps opposer. Et dont la conciliation reste improbable pour beaucoup. Si l'objet-vélo, et sa mise en pièces, a inspiré quelques détournements célèbres à Duchamp ou Picasso, la course cycliste est peu présente dans la production artistique. À plus forte raison si l'on parle d'un art qui prétend se hisser à hauteur de «concept». L'artiste plasticien Claude Darras - qu'on ne peut guère séparer ici de son binôme, le regretté Yves Brochard - se joue de cette difficulté depuis trente ans. Dans les années 1980, le monde de l'art contemporain, en France, se pince encore le nez à l'évocation du cyclisme, de son kitsch, de ses relents d'accordéon et de fête foraine. «Un vrai blasphème contre la sphère conceptuelle», s'amuse Claude Darras.
Le microcosme s'engoue pourtant pour une première série de grands dessins, qui mettent en regard des scènes ou des figures du peloton avec une courte légende présentant les artistes en héros de la cause prolétarienne ! Ainsi, sur de très grands formats (jusqu'à six mètres par deux !) Stephen Roche ou Jean-François Bernard, Delgado ou LeMond, harangué par Tapie, sont comme articulés à tout un «disponible marxiste utilisé comme ready-made [objet manufacturé artificiellement élevé au rang d'oeuvre d'art, N.D.L.R.]», explique l'artiste. Vidéo : Les histoires de Bernard Tapie avec LeMond et Hinault Deux autres séries suivront, prolongeant un usage étonnamment détendu de ce procédé d'expression révolutionnaire, en général recontextualisée par l'art de manière pompeuse. «Même si, dans les années 80, l'omniprésence du texte dans l'art graphique se double d'une disparition presque totale du "politique"». Ainsi, le texte qui répond aux images figuratives des cyclistes n'est pas moins à regarder qu'à lire : il vaut comme figure et comme fond, il est tour à tour image et texte. La magnifique sérigraphie représentant la paire Roger De Vlaeminck-Eddy Merckx lors du trophée Baracchi, assortie du slogan «Brochard et Darras unis contre le Capital», pièce liminaire et centrale de l'entreprise, devient rapidement célèbre, et la visibilité des deux plasticiens explose. Il faut souligner que, si la démarche ne manque évidemment pas d'humour, elle manifeste un authentique respect - voire, une discrète dévotion ? - pour la chose cycliste aussi bien que pour la part conceptuelle de l'oeuvre. Car il n'est pas interdit de la rapprocher de cet esprit «high and low» (HI LO) qui contamina toutes les pratiques dans les années 1990, et qui consistait à refuser la distinction entre un art supposément «élevé» et un art «populaire». Au contraire, le HI LO réconciliait la visée du concept avec une iconographie prosaïque, puisant ses éléments dans la culture populaire. «L'art contemporain obéit à un double mouvement, explique Darras. Il cherche sa propre "essence". C'est bien connu : l'art, on n'en ferait pas si l'on savait ce que c'est ! Mais il cherche aussi à étendre son territoire. D'où le joyeux bordel des années 90, où tout fait art et où apparaît ce dogme français qu'on appelle "l'installation"». La renommée de l'équipe Darras-Brochard souffrit d'un hasard malheureux. Avec l'aide du cadreur Baco, la fabrication de vélos entièrement chromés hissés au rang d'oeuvre d'art coïncida avec les premiers Jeff Koons. Un plasticien américain dont la première opération fut de reproduire en inox massif, à un seul exemplaire, des objets de culture pop. Entre le milieu des années 1990 et 2010, les compères ne produisent pas, délaissant le marché de l'art et ne se consacrant qu'à l'enseignement. Puis vint la série des «Repentis», ces têtes modelées à l'effigie de champions cyclistes ayant fait quelques concessions à l'autocritique. Elles sont environ deux cents, produites en plusieurs jets, mais n'ont jamais été exposées ensemble au complet. Claude Darras sculpte aussi des cyclistes au corps complet. Des statuettes un brin votives. Merck allongé sur son banc après avoir reçu un coup de poing au ventre, Bernard la gueule ouverte en plein effort, Bardet debout, Tony «Panzer» Martin fendant la bise. Le vélo lui-même y est souvent simplifié, parfois réduit à sa plus simple expression, quand il n'est pas tout bonnement absent, pour dégager l'esthétique singulière du corps pédalant. «Une certaine qualité formelle et un débraillé des références», voilà comment Claude Darras définit son rapport à l'art.

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