Vélo Mag - J'irai dormir chez vous par Axel Carion

L'Equipe.fr
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En tant que créateur de BikingMan, Axel Carion, agrège une communauté grandissante de followers. En ces temps où tout se recroqueville, il a pris la route et, du 11 au 28 février, il a roulé à leur rencontre. On ne sait pas très bien comment l'appeler, lui qui récuse les étiquettes : aventurier ou ultra-cycliste ? Axel Carion est le créateur du BikingMan, cette série de courses ultradistance courues aux quatre coins du monde. Il revendique un certain mysticisme, nul n'est tout à fait innocent quant au surnom qu'il porte : « le Chaman ». Mais tout sorcier qu'il soit, Carion n'aime pas les voyages immobiles. Pour lui, couvre-feu et autres confinements n'ont rien d'un rite initiatique, et tout d'une angoisse. Lassé comme beaucoup d'autres de repousser ses projets de plein air, et oppressé par la menace d'une nouvelle assignation à résidence, il a « animé ses réseaux », comme il dit. Les réseaux sociaux, ces prothèses de la relation humaine, créateurs de proximités factices, il a décidé de partir à la rencontre - la vraie, en chair et en os - de ces êtres désincarnés que sont les « followers ». Il l'a jouée comme Antoine de Maximy, façon « J'irai dormir chez vous ». « J'ai juste fait passer le message, pour dire que je n'en pouvais plus d'être enfermé, raconte-t-il, et qu'accompagné d'un ami je prenais la route. Ajoutant que, si on avait de quoi bivouaquer, on serait quand même heureux de passer une nuit au chaud ici ou là, et de partager du temps et des histoires. En deux heures, j'avais 120 propositions enthousiastes, disant combien les uns et les autres n'en pouvaient plus d'être privés de vie sociale. Il n'y avait plus qu'à charger et gonfler le vélo. » Le départ est fixé au 11 février, alors qu'une grosse vague de froid est annoncée. Du Canet, sur la côte d'Azur, Axel et Cédric tracent plein Nord, avec l'idée de traverser la perturbation au plus court. Ils n'ont pas de parcours établi et ils dessineront les étapes au jour le jour. La seule obligation qu'ils se donnent, c'est de traverser les douze régions administratives. Un tracking GPS maintiendra le lien avec la communauté, susceptible de proposer gîte et couvert en temps réel, ou de simplement venir à leur rencontre pour partager un bout de route. lire aussi « Venez rouler chez moi », avec Arnaud Démare Reçus comme des rois Dès le premier jour, où ils font étape à Castellane, les portes leur sont grand ouvertes. Les messages s'accumulent au fil du trajet « Arrêtez-vous à la maison ce soir ». L'avantage du couvre-feu, c'est que ça permet de passer de longues soirées, et c'est tant mieux. Car on ne les reçoit pas comme des athlètes, mais comme des amis qu'on n'a pas vus depuis trop longtemps (et pour cause, puisque c'est la première fois). « On s'est vite souvenu qu'on était en France, rigole Axel Carion. Sûr, l'idée c'était pas la course, on a roulé en moyenne 180 bornes par jour, mais "pépère". On n'était pas là pour performer, mais de là à imaginer qu'on ferait bombance tous les soirs... » lire aussi Vélo en grand, premier festival dédié à toutes les pratiques Reçus comme des rois le premier soir chez Éric et Sophie, ils se couchent tard, l'estomac tendu et quelques verres dans le nez. Le lendemain sur la route de Grenoble, tempête de neige. Ils descendent le col du Fau « en mode bobsleigh » dans quinze centimètres de poudreuse, quand ils aperçoivent un troisième fou pédalant dans le blizzard : Teddy, 22 ans, qui les recevra dans sa piaule d'étudiant. « On est arrivés les trois dégoulinants, avec trois vélos dégueulasses. Teddy avait cuisiné le premier gratin dauphinois de sa vie, et nous a laissé sa chambre ! » s'étonnent encore les deux compères. En 18 jours, ils ne bivouaqueront qu'une fois. Chaque fois, on les attend à bras ouverts, on a mitonné pour eux des petits et des grands plats, sortit le fromage local, mis la bière ou le champagne au frais, préparé la chambre d'amis ou la chambre des gosses. De soirée en soirée s'échangent les récits, spectaculaires ou dérisoires. Le tison de la chaleur humaine. Bien sûr, leurs hôtes sont tous des mordus de cyclisme, parfois grands voyageurs eux-mêmes, et reçoivent le créateur de BikingMan. Dix-huit jours sans nouvelles du Covid Mais un soir, sur la route de Bourg-en-Bresse, alors qu'ils n'ont encore pas de plan pour dormir, que la nuit et le couvre-feu approchent, et qu'ils cherchent un abribus, ils se trouvent coincés sur une route étroite entre deux voitures qu'ils empêchent de se croiser. La manoeuvre se fait tout doucement « Puis la voiture qui était derrière nous passe, et je m'adresse à sa conductrice pour lui demander où l'on pourrait trouver une supérette, acheter à manger, etc. Voilà qu'immédiatement la conversation prend forme, qu'on dit ce qu'on fait là, qu'on aime les voyages, tout ça. Et que, ni une ni deux, elle nous dit, "Eh bien, venez à la maison". Mélanie n'avait jamais entendu parler de vélo. Mais à l'endroit-même où elle nous a trouvés, était tombée en panne la semaine précédente, avec son enfant en bas âge, et personne ne s'était arrêté : elle nous a vus comme un signe du destin », conclut « le chaman », lui-même friand de sens cachés. Les deux compères sont rentrés avec des histoires plein la besace : ce semi-remorque qui les double à cent à l'heure avant de se jeter sur le bas-côté et dont saute un follower qui les cherchait, ce père venu à leur rencontre avec ses fils pour partager le goûter, ou ce jeune homme qui tournait depuis des heures en voiture, vélo dans le coffre, pour, laissant le volant à sa copine, les accompagner un bout de chemin. Axel Carion se garde bien d'en tirer un quelconque enseignement définitif, mais de retour à la maison, une remarque lui est venue à l'esprit : pendant dix-huit jours, il n'avait pas entendu parler de Covid. lire aussi Avec les Bike Parade, la fête survit pendant le Covid