Vélo Mag - Dans l'atelier de Swanee Ravonison, la seule femme artisan cadreuse

L'Equipe.fr
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Swanee Ravonison est la seule femme artisan cadreuse de France. Dans son atelier de Nevers, elle fabrique des cadres sur-mesure, selon une éthique et une esthétique personnelles. La douceur de sa voix détonne avec la netteté abrupte du propos. « Autant le dire sans détour, être femme et noire, c'est tout de même représenter une marge dans le milieu cycliste », dit Swanee Ravonison. Et l'on comprendra combien la marge en question est fine, quand on aura ajouté qu'elle est artisan cadreuse, vraisemblablement la seule en France. Elle ajoute que c'est la visite récente d'une journaliste de Bicycling qui lui en a fait prendre conscience : « Pour le lecteur américain, le fait que je sois "racisée" consonne avec une urgence sociétale qui n'est pas la nôtre. Mais disons que ça a réveillé des trucs personnels, éclairé une certaine évidence et, depuis, j'en fais mention. » lire aussi Eric Vanderdepoel version Paris-Roubaix, une bière et un album Réveillé le souvenir, par exemple, de ce murmure qui a parcouru l'assistance, alors qu'âgée de 15 ans elle montait sur la deuxième marche du podium d'un championnat régional cadette ; et souvenir de sa non-sélection révoltante pour le national, évidemment liée à son joli teint. «Je dépensais déjà beaucoup d'énergie dans la vie courante à me battre - et, jeune, j'en venais aux mains - contre les comportements racistes, déclare-t-elle. Il faut croire qu'à vélo je ne voulais pas de ça, je n'y prêtais pas attention.» « Moi qui avais fait des études en arts graphiques, j'ai repeint la ville de son prénom » Née à Nevers, confiée aux services sociaux et élevée dans une famille d'accueil, Swanee Ravonison intègre l'école de cyclisme de Fourchambault dès l'âge de six ans. C'est là qu'elle côtoie un certain Miguel Martinez, dont l'adresse stupéfie tout le monde. «Sur un vélo, Miguel, c'était un génie, se souvient-elle en souriant. Plus tard, quand il est devenu champion olympique, moi qui avais fait des études en arts graphiques, j'ai repeint la ville de son prénom : j'ai graffé, réalisé des stickers, attaché des banderoles...» lire aussi La marque historique Dilecta renaît de ses cendres C'est à l'école de cyclisme qu'elle apprend ses premiers rudiments de mécanique. Elle poursuivra la compétition sur route jusque chez les juniors, avant de bifurquer vers le VTT et la descente, plus rock'n'roll. Au fil du temps, elle se dirigera vers le fixie, « avec lequel on peut tout faire, pourvu qu'on ait choisi le bon ratio », et la longue distance. « La Fée du Vélo » Sa formation la dirige vers les boulots de création graphique, mais elle n'en caresse pas moins le projet d'ouvrir un magasin de cycles. Une première expérience qui tourne court, un passage chez Décathlon. C'est après la naissance de son fils qu'elle lance son magasin, « La Fée du Vélo », atypique et plutôt orienté sur le voyage, la longue distance et le vélo utilitaire. lire aussi Mavic se reconstruit Or, Swanee Ravonison ne peut se contenter de vendre : pour elle la relation humaine réduite à l'échange commercial est une amputation. La Fée du Vélo propose des montages personnalisés, cependant le désir de fabriquer se fait de plus en plus pressant. Elle veut apprendre, mais côté formation on ne lui propose qu'un CAP de soudure. Sur le web, elle découvre OTM Bike, créé par un Français installé à Copenhague, et qui dispense un enseignement spécifique. C'est là-bas qu'elle apprend non seulement la brasure, mais aussi le relevé de cotes, l'égrugeage et l'assemblage sur gabarit. Elle revient du Danemark avec son premier cadre sous le bras et, après en avoir réalisé quelques-uns pour ses proches, prend un nouvel élan. Depuis, la Fée du Vélo est devenue l'atelier Pariah, où Swanee Ravonison fait valoir non seulement la qualité technique de sa production, mais aussi sa conception éthique et esthétique du vélo. Pour elle, la durabilité d'un objet naît à parts égales de ses qualités intrinsèques et du soin qu'on en prend, c'est-à-dire de l'attachement qu'on éprouve à son égard. Elle récuse l'individualisme mais prône la singularité : rien ne l'étonne plus que ce besoin de posséder tous les mêmes machines produites en séries. « Des vélos en plastique », résume-t-elle. Elle aime les matériaux bruts et les cadres sans peinture Elle qui n'a jamais eu de vélo neuf, encourage donc la récupération et un certain dépouillement, qui ramène le vélo comme à l'os. Elle aime les matériaux bruts et les cadres sans peinture car « le travail reste visible, les singularités, les imperfections. L'objet reste porteur de son histoire. » Elle attire aussi l'attention sur les vertus du fixie ou du single speed, non pas par esprit de chapelle - elle n'en a pas - mais parce que, explique-t-elle « la transmission pèse lourd dans le prix final d'un vélo, et qu'avec une seule vitesse, à condition de choisir le bon ratio, on peut rouler presque partout. C'est une façon d'abaisser le seuil d'accès aux produits faits main. Il ne faut pas forcément débourser des milliers d'euros pour rouler sur un vélo bien à soi.» lire aussi Fabian Burri, l'ultra passionné Elle est active sur les réseaux sociaux : « j'ai besoin qu'on me connaisse avant de passer le seuil de ma boutique » dit-elle. Elle fabrique et vend des vélos non pas à des clients anonymes, mais, a minima, « à des gens avec qui je peux boire un café. » Entamée, la discussion peut mener à tout. On ne soupçonne pas l'étendue de ce que recouvre le concept de « vélo ».