Vélo Mag - Philosophie de l'effort : entretien avec Raphaël Verchère (1/2)

L'Equipe.fr
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Coureur cycliste dans sa jeunesse désormais reconverti au triathlon, Raphaël Verchère est docteur et agrégé de philosophie, spécialiste des pratiques corporelles et sportives. Il aborde ici sous un angle philosophique quelques aspects de la pratique cycliste. « Votre statut d'intellectuel laisse à penser que la sociologie du cyclisme a changé. Est-ce le reflet de la quasi-disparition de la classe ouvrière et de l'apogée d'une classe moyenne dont les enfants alimentent aujourd'hui le peloton professionnel ?
On compte encore beaucoup de pratiquants issus du milieu ouvrier sous sa forme actuelle. Mais les CSP +, mieux diplômées et mieux rémunérées, pratiquent de plus en plus le cyclisme et cela se reflète dans la composition du peloton professionnel. On pense à Guillaume Martin, à Romain Bardet, à Jean-Christophe Péraud. On le voit aussi dans la façon dont les coureurs s'impliquent dans l'entraînement. Il n'y a pas si longtemps, l'idée directrice était que le travail paie et que le seul fait de passer plus de temps à l'entraînement était gage de résultat. Aujourd'hui, l'approche est plus scientifique, et suppose un capital symbolique minimal, certains outils intellectuels. L'effort est-il intégralement mesurable ? Ne comprend-il pas une dimension qualitative, qui échappe à la notion même de mesure ?
Ça dépend des sports. Dans certains, comme l'athlétisme, le but se confond avec la performance mesurée, quantifiée, et comparable. Dans le cyclisme, cette dimension est présente et la tentation de réduire l'effort aux données de puissance est forte car le niveau de technicité atteint engendre une forme de déterminisme, ou de prévisibilité. Mais il y a toutes sortes d'interférences qui viennent parasiter le schéma idéal, bousculer la théorie. Il y a un éventail de subtilités techniques et stratégiques, interdisant de réduire la course à sa dimension physiologique. Il y a des grains de sable même dans la mécanique des plus forts. C'est bien, car défaillantes, ces "mécaniques" redeviennent humaines. Christopher Froome apparaît plus sympathique depuis sa chute. Même chose pour Primoz Roglic, après sa défaillance spectaculaire le dernier jour du Tour de France 2020. En vélo ce n'est pas toujours le plus fort qui gagne. Parler de puissance de watts, ce n'est pas tant parler de l'effort que d'effets mesurés. Qu'en est-il de l'effort qui modifie le vécu de la conscience ?
L'effort, c'est la confrontation d'une initiative à une résistance : en premier lieu, celle de notre corps et du monde extérieur. Dans l'effort on prend conscience que quelque chose existe au-delà de nous-même, et c'est sans doute ainsi que nous découvrons notre propre existence. Cette révélation de sa propre existence dans l'effort a été théorisée par le philosophe Maine de Biran au début du XIXe siècle - même si évidemment, il ne connaissait pas le sport. Cette résistance du corps et du monde physique engendre-t-elle forcément une souffrance ?
Ce qui est la source de joie principale dans les sports "ascétiques", c'est la confrontation à une forme de souffrance. Pour Spinoza, la joie, c'est de sentir que l'on gagne en perfection : ici, grâce aux effets de l'entraînement. Le problème est que Spinoza estime qu'on pourrait vivre une forme de joie sans souffrance, et que la souffrance liée à l'effort viendrait amoindrir ma joie. D'une certaine manière, même celui qui se dope en prenant des anti-douleurs, augmentera cette joie conçue selon le modèle spinoziste. Chez Bergson, on trouve une conception plus satisfaisante : pour lui, seule l'épreuve, ou le fait de triompher de l'obstacle est source de joie authentique. La joie est distincte du plaisir et nécessite de surmonter la souffrance. Dans ce cadre, l'échappatoire anti-douleurs n'a plus de sens : il escamoterait cette expérience de la joie pour la réduire à un plaisir vulgaire. Raphaël Verchère L'effort, c'est de ne pas faire d'effort ! Vous évoquiez la défaillance de Roglic. Ce qui contrarie la pleine réalisation de l'effort, n'est-ce pas aussi un motif psychologique ? N'y a-t-il pas une certaine résistance à l'effort, en deçà de la pesanteur du corps et du monde physique ?
Certes, on ne peut pas réduire la performance à la seule dimension physiologique. La psychologie du sport a révisé le mythe de la volonté. Ce qui m'a intéressé, c'est la question de la dépendance à l'effort. Certains s'entraînent plus que de raison. À première vue, ils adorent ça, ils ont l'envie de s'entraîner toujours plus. Mais quand on gratte un peu, on voit bien que le schéma s'inverse : la difficulté pour eux, ce qui leur demanderait une décision volontaire, serait de s'entraîner moins. L'effort de ne pas faire d'effort ! On le voit aussi bien avec ceux qui s'entraînent malgré une blessure, ou avec ceux qui n'arrivent pas à s'arrêter, à prendre leur retraite. De nombreux marqueurs montrent qu'on a affaire à une mécanique addictive, plus qu'un acte de volonté libre. La tradition philosophique et la psychologie rattachent cette addiction à l'effort à une nature « mélancolique ». On parle de « dysphorie » : une sorte de bruit de fond existentiel, auquel on tente d'échapper en se livrant à des activités hédoniques. Pendant la pratique, le mal de vivre disparaît, mais il revient dès qu'on s'interrompt. Donc on ne peut pas s'arrêter. lire aussi « Bicycle Day » : le jour où un cycliste a inventé le LSD N'est-ce pas particulièrement vrai des sports comme le cyclisme qui, générant une souffrance certaine, attirent ces profils-là en particulier ?
On parle beaucoup du burn-out chez les cyclistes. Or, il s'agit de savoir si c'est le cyclisme qui rend dépressif, ou si on vient faire du cyclisme parce qu'on est dépressif. Cela fonctionne un peu dans les deux sens. Évidemment, il existe des sportifs de haut niveau équilibrés sur le plan émotionnel. Mais oui, dans bien des cas, le sport fait office d'anti-dépresseur. Le recours à des drogues parfois, s'inscrit dans le prolongement de ce fonctionnement-là. On observe parfois que l'addiction sportive vient en remplacer une autre, plus dure ou plus malsaine. Dans le triathlon longue distance, on croise d'anciens toxicomanes. Il y a le cas du Canadien Lionel Sanders, autrefois profondément dépressif, dépendant aux drogues dures et à l'alcool. Bien entendu, toutes les addictions ne se valent pas, et sa vie de triathlète est bien plus heureuse, mais le fonctionnement addictif est évident. » La seconde partie de l'entretien sera publiée ce vendredi.