Vélo Mag - The Artist, une nouvelle vie à cause du Covid

L'Equipe.fr
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Kevin Fabrègue, franco-canadien de 25 ans, est membre du Cirque du Soleil, où il assure depuis quatre an un show de BMX Freestyle. Le Covid ayant interrompu sa vie circassienne, le rider s'est aligné au récent championnat de France, et rêve désormais d'une double vie. Kevin Fabrègue est né du côté de Béziers, ce dont son accent ne témoigne pas. Et pour cause, il n'avait que quatre ans quand ses parents ont choisi d'émigrer à Montréal, troquant les senteurs occitanes pour les amplitudes thermiques des basses-terres du Saint-Laurent. Il y grandit entre un père barbier et une mère ergothérapeute, dont il parle aujourd'hui comme des deux pôles de sa propre sensibilité, à la fois artistique et cartésienne. Vers dix ans, on l'accompagne à ses premières compétitions de VTT. Le cross-country c'est bien, mais ce que l'enfant aime par-dessus tout, du haut de sa dizaine, c'est sauter. Évidemment. Sauter haut, sauter loin. Sauter assez haut et assez loin, pour avoir le temps de soigner sa posture, de braquer la roue avant. Corps et âme au freestyle Sautant le dimanche après l'arrivée des courses, puis sautant en semaine devant la maison, Kevin s'oriente naturellement vers le BMX, ce sport que les parents ignorent parce qu'il n'est guère encadré. Adolescent, il use ses pneus et ses genouillères au skatepark et, devant l'écran de son PC, rêve aux tricks cabriolants des pros américains. «Quand j'ai eu 16 ou 17 ans, dit-il, j'étais déjà voué corps et âme au freestyle. Je m'en suis ouvert à mon père, qui ne comprenait pas bien de quoi il retournait, d'autant que je ne visais pas tant les compétitions qu'un certain mode de vie. Mais il m'a dit : ''Fais ce que tu as à faire, on te soutiendra.'' Clairement, j'avais décidé d'en vivre même si à l'époque, en termes de carrière, le graal, c'était de s'imaginer rider avec le casque d'une célèbre boisson énergisante.» Aussitôt parmi les tout meilleurs riders canadiens, il se trouve quelques sponsors. Mais surtout, les dirigeants du TAZ de Montréal (le plus grand stakepark indoor du Canada) lui offrent l'opportunité de gagner un peu d'argent en encadrant les cours. «Ils ont été très compréhensifs, explique-t-il. Moi je voulais économiser un peu et partir chaque fois que possible, faire connaître mon nom. Or, j'ai toujours eu ma place au TAZ en revenant, après deux ou trois semaines d'absence.» C'est ainsi qu'en 2014, dans le cadre du Monster Recon Tour, en Californie, il se qualifie et se confronte aux meilleurs pros du moment, ceux-là même dont il visionnait les runs dans sa chambre. Il revient à Montréal plus motivé que jamais, et décidé à tout consacrer à son art. Cependant, il fait aussi beaucoup de démos dans les écoles, les fêtes municipales ou dans les entreprises, pour le compte d'une petite compagnie. Des shows brefs et minimalistes, soutenus par la seule voix du speaker. Mais il aime ça. «Le spectacle, c'est moins de pression que les compétitions. Si tu rates un petit truc, c'est pas grave. Au contraire, c'est presque plus apprécié quand tu n'y parviens pas du premier coup : tu recommences, recommences, et ça fait gonfler l'ambiance, jusqu'au moment d'y arriver. Tu es plus concentré sur ton plaisir.» Avec Jeffrey, son pote de toujours, ils investissent dans les billets d'avion le pécule amassé sur les démos. C'est cette vie de bohème, cette « vie freestyle de A à Z » comme il dit, qui, en 2015, le conduit au FISE de Montpellier. Le FISE, c'est un peu hybride, mi-show mi-compète, mais c'est surtout le plus gros niveau mondial. Du skatepark aux lumières du cirque Et c'est à leur retour de France que les deux jeunes compères sont contactés par le Cirque du Soleil. La compagnie basée à Montréal, fondée en 1984 sur le seul désir de renouveler les codes et l'esthétique du cirque, est devenue un géant de l'industrie du spectacle employant plus de 5 000 personnes dans le monde, dont 1300 artistes. «Ils avaient l'idée d'exploiter les possibilités du BMX pour un nouveau show, raconte Kevin Fabrègue. On nous a convoqués, Jeffrey et moi, pour un test.» Il faut imaginer les deux amis, poussant leur vélo à la main et casques accrochés au guidon, débarquer les yeux ronds dans ce lieu gigantesque, mi-centre d'affaire, mi-studio de cinéma, qu'est le siège du Cirque du Soleil. «Tout est fabriqué sur place, poursuit Kevin, décors, costumes, tout. Les artistes viennent de partout dans le monde, il y a aussi des businessmen en complet-cravate. C'est une petit ville. Ils avaient préparé des rampes, et nous ont juste demandé de rider librement. On était un peu blagués (sic). Ce qu'on a fait, tous les jours, toute la journée, pendant une semaine. C'était étrange. Nous étions cinq, trois canadiens et deux américains. On ne nous donnait aucune instruction, mais des gens nous observaient, prenaient des notes, et nous, on a commencé à imaginer des patterns : qui va à gauche, qui va à droite, etc. Des bribes de chorégraphie. Ça a débuté comme ça.» À la fin de la semaine, on leur met le deal en main, et après quelques moins de réflexion, les riders s'engagent dans la production de ce nouveau spectacle baptisé « Volta », impliquant une cinquantaine d'artistes et autant de techniciens, pour un budget de 50 millions de dollars. Un truc hollywoodien. « Là, c'est plus seulement une histoire de faire des sauts, dit Kevin. Tu rentres dans un engrenage. Chaque spectacle du Cirque du Soleil est fait pour tourner une dizaine d'année. C'est la première fois que je stresse un peu. » Toujours est-il qu'il s'engage, et qu'après une période de création épuisante, six mois où se succèdent les "bouffon classes", les cours de comédie, de danse, il part en tournée en avril 2016. « Dans la troupe, il y a beaucoup de solidarité et d'amitié, pas de concurrence » Pendant quatre ans, il joue Volta jusqu'à dix fois par semaine, en tout plus de 365 fois dans l'année. Le spectacle s'installe en général pour un à trois mois dans les grandes villes d'Amérique du Nord : New York, Miami, Los Angeles, San Francisco etc. Dans la troupe, où se côtoient plus de trente nationalités, les acrobates sont d'ex-gymnastes de niveau mondial. Les anciens adoubent les plus jeunes, les prenant sous leur aile. « Au début, on était un peu à l'écart. Dans les sports extrêmes, on ne se considère pas comme des artistes, et je n'aimais pas forcément ça. Petit à petit, je suis devenu plus à l'aise. Dans la troupe, il y a beaucoup de solidarité et d'amitié, pas de concurrence. Aujourd'hui je réalise combien j'ai appris et combien ça m'a libéré au plan personnel. » Retour à la compétition Mais on devine la suite. Alors que la tournée devait prendre le chemin de l'Europe, le Covid a tout interrompu. C'est alors que Kevin Fabrègue, retour au TAZ, s'est aperçu que la compétition lui manquait. Et c'est ainsi que, bénéficiant de la double nationalité franco-canadienne et, étant en contact via les réseaux sociaux avec Serge Froissart, manager de filière BMX à la FFC (lui-même ancien du cirque Archaos), l'Héraultais de naissance est venu s'aligner début décembre aux championnats de France de BMX Freestyle Park, qui se sont déroulés sur les nouvelles installations du pôle France, à Montpellier.

« Avec le cirque, je savais que j'avais progressé, mais c'était la première fois depuis quatre ans que je pouvais me faire une idée objective de mon niveau, dit Kevin, qui s'est classé quatrième. Serge (Froissart) et Patrick (Guimez, l'entraineur national) ont eu la gentillesse de m'intégrer à l'équipe de France, et aujourd'hui, mon but ultime, ce serait de concilier ma vie d'artiste et un programme national. Techniquement, ça parait jouable : au Cirque, nous avons préparateurs physiques, nutritionnistes. J'y vis comme un athlète bien encadré. » En attendant que la tournée reparte et l'expose à nouveau, costumé et maquillé, aux lumières et aux lasers multicolores, Kevin Fabrègue s'entraine dur. En année olympique, il ne s'interdit aucun rêve. Il en a les moyens.