Voile - Vendée Globe - Benjamin Dutreux termine le Vendée Globe heureux mais a aussi hâte d'aller au bureau

L'Equipe.fr
·7 min de lecture

Le Vendéen Benjamin Dutreux (Omia - Water Family), 9e à bord d'un bateau sans foils, est la révélation du Vendée Globe. Le Roi Jean Le Cam l'avait précédé et l'avait adoubé comme révélation : Benjamin Dutreux, 30 ans, a fait une entrée joyeuse vendredi après-midi dans le chenal du port des Sables, beau neuvième, devant une assistance fournie qui se libéra de contraintes absconses. « Benji » avait même mené la course, le temps d'un pointage. C'est la réussite d'un budget minimaliste, d'une bande de copains, avec un bateau ramené sans mât du Japon (l'ex de Shiraishi), des sponsors qui arrivent et qui repartent (un groupe hôtelier), qui cachait les talents de régatiers d'un garçon qui fit cinquième d'une course du Figaro. Le vendéen Benjamin Dutreux a lutté avec les meilleurs et est entré dans un cénacle. Ses premiers propos étaient pleins de maturité. « Y a quoi dans votre tête ?
Euh... C'est indescriptible en fait. C'est une multitude de sensations assez énormes. Les trois derniers jours ont été interminables. Alors que tout le reste de le course, j'étais tellement dans la compétition que c'est passé assez vite. Ce qui m'habite ce sont des émotions incroyables, et une fierté d'avoir relevé un tel défi en si peu de temps avec une si belle équipe. Votre première victoire c'était d'être au départ ?
Quitte à être au départ, autant être à l'arrivée. Ça ne m'était jamais arrivé qu'on me félicite avant une course... On - je dis on volontairement -, on prouve qu'on est capable de grandes choses quand on unit des forces et qu'on se donne à fond. lire aussi Benjamin Dutreux : « Il y a une complicité de dingue avec le bateau » Neuvième, c'est une bonne surprise.
Je m'attendais à être dans le match au début, j'avais le couteau entre les dents. Je me suis dit que j'avais une occasion de briller dans le près (vent contraire) même si je n'avais pas eu beaucoup le temps de prendre en main mon bateau. Et puis au cap Leeuwin je passe quatrième. Je me suis dit « si on s'accrochait encore ». Avec le bateau on s'est surpassé du début à la fin, on a donné le meilleur de nous-même, en essayant de ne pas se mettre de pression non plus, de rendre une belle copie. Je ne cherchais pas à faire un top 10. Y a des trucs qui m'ont régalé : je me suis retrouvé au contact de Jean Le Cam, un marin qui m'a fait rêver quand j'étais gamin. Je l'appelais « l'ancien » sur mon bateau. Je suis un régatier, je suis un compétiteur. Ça m'a animé une bonne partie de la course. Vous avez été beaucoup bord à bord avec Jean Le Cam.
Je débarque dans la classe. Il y a des relations qui se sont créées. Le seul que j'ai jamais réussi à avoir c'est Jean Le Cam, même quand on a été en vue. Probablement il voulait rester dans sa bulle, chacun vient chercher quelque chose sur le Vendée Globe, peut-être qu'il venait chercher de la solitude. Benjamin Dutreux « Si ça se trouve dans deux jours j'aurai envie d'aller élever des chèvres dans le Larzac » Jean Le Cam, qui a longtemps été votre adversaire sur l'eau avait caché ses soucis de structure.
Je me doutais quand je l'ai doublé j'étais sous spi et lui au ralenti. Me suis dit « soit l'ancien il dort et il fatigue. Soit il a un problème. » Mais je l'ai encore flashé à 19 noeuds l'autre jour. Ça n'a pas dû beaucoup le ralentir. Vous êtes l'exemple de ce qu'on peut faire avec un tout petit budget et beaucoup de détermination.
On a reçu le bateau en kit et sans mat il y a un an et demi, on a fabriqué un mat. On a été percuté par une vedette à l'arrivée de la transat Jacques Vabre, il a fallu réparer sur place, avant de repartir pour la qualification en solo qui était ma première navigation en solo (novembre 2019). On a monté ça avec des partenaires qui allaient de 5 000 euros à une centaine de milliers d'euros, avec des PME à taille humaine qui nous ressemblent, pour un total d'environ 500 à 600 000 euros. On a perdu des partenaires, on en a retrouvé. Énormément de monde a gravité autour du projet, il y a eu une multitude d'efforts. On n'y arrive pas à tous les coups, mais c'est un bel exemple de personnes qui se sont battues pour aller au bout. lire aussi Les six moments clés du Vendée Globe 2020-2021 Ce résultat vous donne-t-il l'envie d'y retourner avec un bateau plus performant, à foils ?
Je ne sais pas, la période est super-intéressante, beaucoup d'équipes se creusent les méninges mais si ça se trouve dans deux jours j'aurai envie d'aller élever des chèvres dans le Larzac. Votre montage a ressemblé à celui d'un aventurier, votre passé est celui d'un régatier. Vous vous situez où ?
Je ne suis jamais passé par la case aventurier, je ne suis pas un aventurier, je venais pour mettre mes tripes et me battre, pour au moins finir premier des bateaux de la même génération. Le Vendée Globe ce n'est pas que de la régate, c'est aussi de la casse, vous pourriez nous en dresser une liste ?
Il faudrait que j'aille chercher mon tableau Excel. Y a eu le moteur, le J2 (une voile majeure), mais il y en a tellement. Il faut être un bon bricoleur, savoir continuer à avancer tout en réparant des trucs, ça m'a mis dans le dur, je n'en voyais pas le bout des fois. Mais je n'ai pas eu d'énormes soucis, que du réparable. Benjamin Dutreux « Je ne suis clairement plus le même marin. Je suis passé à quelqu'un de plus mature sur le bateau » Vous avez forcément appris sur votre façon de naviguer.
Je suis parti d'un état d'esprit de Figariste, hyperactif, assez énervé de tout sur les moindres réglages, au départ je changeais tout le temps de voile, au bout de deux jours j'étais rincé. Je ne suis clairement plus le même marin. Je suis passé à quelqu'un de plus mature sur le bateau. Des boulettes j'en ai fait, le bateau penché dans l'eau, obligé de fermer les portes pour pas que les déferlantes rentrent. J'ai beaucoup appris à poser les choses. J'essayais d'aller faire pipi ou de prendre un café avant un changement de voile, de me dire que je n'étais pas à deux minutes près. C'est le stress permanent, on ne voit pas devant, on se fait secouer dans tous les sens. Le plus dur à gérer c'est arriver à se reposer avec cette dose de stress. Vous parlez beaucoup comme un régatier, avez-vous eu le temps de penser ?
On a beaucoup le temps de réfléchir. Y a des périodes où le bord est long. Des fois j'ouvrais un sudoku, soit je pensais à des choses, je divaguais un peu, mais souvent ça me ramenait vite à la régate. Vous êtes revenu barbu, vous allez le rester.
C'est juste que j'avais oublié mon chargeur. Je vais me raser. Ça me gratte. Vous avez un chantier naval avec votre frère, lundi vous serez au bureau ?
Peut-être même avant, il paraît que j'ai un nouveau bureau, j'ai hâte de le voir. »