Yves Le Blevec passe la barre à Anthony Marchand

L'Ultim (ancien de Gabart) sera piloté par Anthony Marchand lors de la course autour du monde en solitaire au départ de Brest le 7 janvier 2024. (S. Boué/L'Équipe)

À un an de la première course autour du monde en solitaire en grand multicoque, l'Arkea Ultim Challenge (7 janvier 2024), Yves Le Blevec (57 ans) cède la barre d'Actual (32 m) à Anthony Marchand (37 ans) et va se concentrer sur la direction générale du projet. Il nous explique pourquoi.

« Ce passage de témoin, vous y pensiez depuis longtemps ?
La réflexion est présente en moi depuis plusieurs années. Avec le recul, je m'aperçois que ce qui m'est arrivé fin 2017, il y a cinq ans, au sud du Cap Horn (naufrage lors de sa tentative d'établir un record sur le tour du monde à l'envers), a pesé. Je me suis retrouvé dans un bateau cassé dans les mers du sud, une situation pas réjouissante. Je me suis rendu compte que dans ma façon d'aborder les navigations, il y a un avant et un après. Je n'ai pas été traumatisé à proprement dit, mais j'ai perdu une forme d'insouciance ou de sentiment d'indestructibilité.

À quel moment formalisez-vous la décision ?
Ça a mûri petit à petit et ça a commencé à prendre forme à l'issue de la Transat Jacques-Vabre 2021 (en double avec Anthony Marchand, 4e). Après avoir préparé un dossier pour faire évoluer le bateau, j'ai abordé avec Samuel Tual (patron d'Actual) la question du skippeur en disant : "Si on veut aller plus vite, on peut également s'interroger sur le pilote ?"

Qu'en est-il ressorti ?
C'était finalement une question à laquelle il était difficile de répondre. Je n'avais pas beaucoup de doute qu'un profil comme Anthony, sur le plan sportif pur et dur, avec sa culture de la régate et sa vingtaine d'années de moins que moi, avait des atouts qui jouaient en sa faveur. Mais en face de ça, il y avait l'expérience, l'écoute et la connaissance technique du bateau. Mais c'était mon job de poser la question vis-à-vis d'un sponsor qui met des moyens, de l'énergie, du coeur, et pour lequel ce projet porte une dimension stratégique.

Vous franchissez le pas après la dernière Route du Rhum (5e), fin 2022.
Le Rhum m'a permis d'aboutir à une décision pleine et entière. Il fallait que je passe par cette étape en solitaire. D'avoir échangé avec Samuel Tual un an auparavant a permis à tout le monde d'être prêts. J'avais mis Anthony dans la boucle en lui proposant d'être skippeur remplaçant. En sachant que j'apporterais ma réponse après le Rhum.

La perspective du tour du monde début 2024 (départ le 7 janvier de Brest) a-t-elle pesé dans la balance ?
Bien sûr. Le paradoxe, c'est que lorsqu'on décide de s'engager en Ultim avec Actual dans la foulée du Rhum 2014, l'objectif était de participer à la première édition du tour du monde en solo, d'en écrire ensemble la légende. Ce qui était vrai pour moi en 2015 a évolué.

Vous ne vous sentez plus en mesure de vous engager autour du monde ?
Non, je me sens toujours capable de faire un tour du monde mais je ne suis pas prêt à attaquer comme il le faudrait pour jouer la victoire. Je suis convaincu qu'Anthony coche plus de cases. Pour être totalement complet, je dirai que notre binôme, avec lui concentré à 100 % sur le rôle de skippeur, et moi sur la direction générale, va rendre le projet plus fort.

Comment vivez-vous cette transmission ?
Je ne la prends pas comme un renoncement, ni comme une mise au placard mais comme une promotion. Je la vis avec beaucoup d'intensité, j'éprouve la sensation d'avoir la main sur mon existence. Avec Actual, c'est plus de 20 ans de collaboration. Au début, c'est un sponsor qui met son nom sur mon bateau. Aujourd'hui, je dirige la division course au large du groupe. Ce n'est plus même métier, même si je ne pars pas de zéro. Je le faisais déjà mais à l'échelle du projet, ça devenait compliqué. On a la volonté de se diversifier, de devenir un acteur majeur de la voile. On a déjà un Mini avec Jacques Delcroix et on soutient Clément Bourgeois qui fait une préparation olympique en planche iQFoil.

Pourquoi Anthony Marchand ?
Ça fait plusieurs années qu'on se croise sur les pontons. C'est quelqu'un qui a un vrai talent, mais ce n'est pas un tempérament à se mettre en avant et à marcher sur les autres. Son fort potentiel ne demande qu'à être mis en valeur. Et humainement, c'est facile de travailler avec lui, on va directement à l'objectif sans avoir à gérer les ego. Notre première grande course ensemble a été la Transat Jacques-Vabre 2021, notre tandem a très bien fonctionné. On sait cependant qu'on aura un petit handicap par rapport aux nouveaux bateaux. Mais sur un tour du monde, il peut se passer beaucoup de choses. Et Antho sera plus à l'attaque et aura plus d'agressivité que moi.

Avez-vous envisagé une autre option ?
La question s'est posée lorsqu'il a été acté que je ne ferais pas le tour du monde. En sachant que le dernier mot revenait à l'armateur. Mais au final, ni pour Samuel Tual, ni pour moi, il y avait un intérêt à aller chercher quelqu'un d'autre. On était en phase.

Basculer dans un rôle moins exposé à la lumière, cela vous inquiète-t-il quelque peu ?
Ce serait malhonnête de dire que je m'en fous car c'est agréable d'être l'objet des attentions des uns des autres, d'être un peu la star, entre guillemets. Je sais qu'à l'avenir, ce n'est plus moi qu'on va venir interviewer la veille d'un départ. Mais ça ne m'inquiète pas plus que ça, même si peut-être, que par moments, je me dirai que c'était quand même bien d'être au centre des attentions ! »