Inflation: sur un marché lillois, des "glaneurs" d'invendus face à une précarité qui s'étend

Etudiants, retraités, travailleurs… "Des gens qui ont faim, il y en a toujours plus", soupire Jean-Loup Lemaire sur le marché lillois de Wazemmes. Son association, qui glane et redistribue les invendus à "ceux qui n'ont pas accès" à l'aide alimentaire d'urgence, voit la demande bondir avec l'inflation.

Dimanche, 12H25. Caddies en main et gilets floqués ajustés, l'équipe de "la Tente des glaneurs" attend le top départ. Silhouette imposante et large sourire, Jean-Loup Lemaire règle son talkie-walkie. "Faites-moi une belle glane !"

Au pas de course, chacun s'élance dans le très populaire marché de Wazemmes, l'un des plus grands d'Europe, aux 400 exposants et dizaines de milliers de badauds.

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Tous bénévoles, ils ont 1H30 pour récupérer, trier puis installer sous leur tente "un maximum" de denrées fraîches, glanées auprès de commerçants: fruits, légumes mais aussi des fleurs, pour "offrir un peu de joie". Pains et fougasses ont été collectés la veille.

Autant d'invendus, ou dons, "qui n'ont plus forcément les critères de vente mais sont parfaitement consommables", explique Jean-Loup Lemaire, fondateur de cette association née en 2010, qui a depuis essaimé dans 14 autres villes, avec au total 163 tonnes de denrées et 22.300 paniers distribués en 2022.

Les "personnes accueillies" entrent vers 14H15 et "doivent avoir le sentiment de faire leur marché comme tout le monde", poursuit-il. "Tous auront la même quantité de produits", selon leur foyer.

- Chou-fleur ou courgettes -

"On s'adresse sans condition" aux "gens qui n'ont pas accès à l'aide alimentaire d'urgence", notamment les banques alimentaires ou les Restos du coeur, "parce qu'ils sont hors barème, ou qu'ils ont honte", ajoute-t-il. En leur offrant "intimité" et "dignité".

Ils sont "toujours plus nombreux": après un "premier pic" pendant l'épidémie de Covid, leur nombre a selon lui "bondi de 38% depuis janvier 2022, à cause de l'inflation". "On a aujourd'hui trois cinquièmes d'étudiants, un cinquième de retraités et un autre de travailleurs."

Joues rosies par le soleil, Nicolas, "collaborateur bénévole" de 37 ans, slalome entre les étals. Sur son passage, M'hamed Azzammouri, un primeur. "On ne travaille pas le lundi, on n'a pas de chambre froide, alors on préfère faire plaisir" plutôt que "jeter ou garder", sourit-il.

Plus loin, un fleuriste offre des dizaines d'énormes pivoines jaunes, "trop ouvertes", mais éclatantes.

Sous la tente, la "pilote" Stéphanie Maréchal fait le bilan: avec le marché bondé sous le soleil, la récolte est "moyenne". Il faudra donner le choix entre "carottes et pommes de terre. Chou-fleur ou courgettes. Mais pommes à volonté".

- "Pour tout le monde" -

Quatre-vingt personnes patientent dans la cour, dont Charlotte, travailleuse sociale en activité partielle après un accident de travail. Elle vient depuis un mois, criblée de dettes depuis que la sécurité sociale l'a "payée en retard". Avec trois enfants, "venir est devenu une question de survie", confie cette mère célibataire.

"J'ai toujours serré la ceinture, mais aujourd'hui je me prive de viande, de produits frais. Venir ici m'enlève beaucoup d'angoisse."

Brindille aux longs cheveux noirs, Sylvie, 60 ans, confie avoir "énormément galéré" avec un chômage à 500 euros puis une petite pension. "Au supermarché, je me permets peu de choses. Grâce aux glaneurs je peux manger plus dignement, je suis plus en forme."

Menuisier-agençeur, Benjamin Salah, 42 ans, vient lui "boucler des fins de mois difficiles". "Aujourd'hui tous", jeunes, vieux, "qu'on travaille ou pas, on est dans le caca", regrette-t-il.

Derrière lui, une étudiante, Nell Souchet, salue "l'ambiance, la bienveillance" et "le fait qu'il n'y ait pas d'étiquette" de "grande précarité", que "ce soit pour tout le monde".

Mais lutter contre cette précarité qui s'étend devrait être "du ressort de l'Etat", peste M. Lemaire.

Le président de son association, le chef lillois étoilé Florent Ladeyn, appelle lui aussi à agir avant qu'il ne soit "trop tard".

Ces bénéficiaires sont, dit-il, "un reflet direct de la société dans laquelle on est, vers laquelle on tend. Et c'est extrêmement inquiétant".

eva/zap/tmt